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Le
béguinage
est-il un art de vivre ensemble
ou un art d’habiter chez
soi sans exclure les autres?
par Pierre Huvelle
Deux observations préalables.
L’habitat groupé est une situation minoritaire dans notre pays
; dans notre culture individualiste et libertaire, beaucoup d’habitats
groupés sont habités (surtout dans l’habitat social) par des
personnes qui n’ont pas d’autres possibilités. Notre hypothèse ici
vise des habitats groupés choisis, voire désirés par des personnes
qui veulent vivre ensemble sur base explicite d’une motivation de
vivre mieux, c’est-à-dire autrement.
L’expérience dont je parle ici personnellement part d’un
projet qui fonctionne depuis 6 ans et qui s’inspire d’une formule
connue dans notre histoire et notre imaginaire, celle du béguinage,
pratiquée surtout par des femmes dans différents contextes au cours
des temps. En quelques mots, nous croyons que les béguines ont inventé
un art d’habiter fondé sur un équilibre entre :
-- les valeurs personnelles (par exemple la liberté) et les valeurs
communes (par exemple la solidarité),
-- le singulier et le pluriel, la proximité et la distance, par un
agencement architectural harmonieux entre l’espace privé (qui
respecte l’intimité) et l’espace public (qui favorise la
convivialité).
Les conditions d’application de cette formule d’équilibre
sont à établir et à préciser dans chaque expérience. Comme dans le
passé, un béguinage ne sera pas l’autre. L’expérience de
Louvain-la-Neuve et celle de Bruxelles le démontrent comme plus généralement
pour tous les habitats groupés (qui sont des bouteilles à vin variant
selon leur contenu, c’est-à-dire la motivation de leurs habitants).
Mais il y a des facteurs communs qui paraissent incontournables.
Chaque réalisation comporte nécessairement une dimension matérielle
et une dimension immatérielle (sinon, on ne peut parler que de
techniques et pas d’un art). A quoi bon regrouper des briques si cela
ne correspond pas à des intentions, à des motivations, à des accords
avouables.
C’est la dimension spirituelle qui manque le plus souvent. Bien
entendu, il faut entendre spirituel dans son sens large, pas nécessairement
religieux.
Quand on dit que les Belges ont une brique dans le ventre, on
reste dans la technique, mais on souligne aussi notre tendance à passer
trop vite à l’acte sans assurer nos fondements, au risque
d’implanter n’importe quoi n’importe où, sans prendre en compte
l’environnement humain, les aspirations et les vécus des habitants.
Réaliser un habitat groupé favorable au vivre ensemble, c’est
investir dans le complexe et le multiple et donc un tel projet mobilise
plus de rigueur et d’énergie avant, pendant et après, que la réalisation
d’un simple logement.
De nombreuses informations prises sur des projets réalisés ou
en gestation m’ont convaincu que plus le projet a été discuté et
mis au point avec les futurs habitants, plus les chances de traverser la
durée dans de bonnes conditions sont grandes. Bien sûr, ce genre de
projet de vie reste une aventure permanente car l’équilibre oblige
les acteurs à bouger, mais ils bougent d’autant plus volontiers que
le paysage se déroule dans la paix et la joie.
L’intergénération contribue à l’enchantement en même
temps qu’à l’aventure à condition qu’il ne soit pas un slogan
proclamé uniquement lors des années internationales sur le
vieillissement. En effet, si l’habitat groupé n’est qu’un refuge
pour préserver la sécurité, le confort et l’avoir de ses habitants,
si le vivre ensemble est trop sélectif, il sombre rapidement dans la
secte ou le ghetto. Au contraire, si les différences sont multipliées
sans précaution, si l’improvisation et la démagogie règnent avec
l’arbitraire, l’espoir de progresser dans la durée finit par s’écrouler
pour faire place aux tensions, aux découragements, aux exclusions.
C’est aussi une question d’équilibre, car naturellement
l’intergénération existe dans les aspirations humaines. Si les modèles
familiaux se diversifient, c’est que les générations elles-mêmes se
multiplient et se dissolvent. Donc le rêve d’une sorte de famille et
de l’appartenance tribale existe bien dans le secret des cœurs, mais
il n’implique plus nécessairement les possibilités de partager les mêmes
locaux et les mêmes horaires.
L’exemple des habitations voisines d’aéroports illustre bien
les précautions à prendre pour ne pas imposer le martyre aux habitants
qui ont des rythmes et des motivations incompatibles avec le trafic aérien.
L’habitat groupé implique cependant des contraintes qui dépassent le
simple voisinage. Il demande davantage d’attention et de respect des
autres et même l’intention fondamentale de lier son propre bonheur à
celui des autres. Il ne peut développer une qualité de vie que si
j’accepte, a priori, non seulement d’être limité par les autres,
mais aussi de prendre des initiatives pour qu’ils soient heureux.
Dans le vivre ensemble, ce qui est le plus difficile à vivre, et
donc ce qui demande un plus long apprentissage, c’est l’acceptation
des différences et des complémentarités. C’est vrai pour l’âge
mais aussi pour le langage, la culture, la couleur de peau, la mentalité...
C’est pourquoi, dans la charte qui définit le projet de vie de notre
petit béguinage, nous avons inscrit en même temps la liberté, l’égalité
et la fraternité -- c’est-à-dire les valeurs qui fondent les droits
humains -- mais aussi les énergies qui permettent de les développer,
notamment la spiritualité et, en ce qui nous concerne, l’Evangile.
L’habitat groupé est parfois présenté comme une alternative
aux maisons de repos et de soins. Je ne le crois pas personnellement. La
plupart des personnes de mon âge et même celles du quatrième âge
aspirent à rester chez elles jusqu’au bout. Mais pour le faire dans
de bonnes conditions, l’habitat groupé mérite d’être développé
et encouragé par une politique qui stimule les citoyens à s’associer
pour construire les cités de l’avenir.
L’apport créatif des aînés leur est acquis d’avance car
ils sont pressés de mettre leurs aptitudes, leurs compétences et même
parfois leurs ressources financières pour réaliser leurs rêves. On
peut présumer en outre que l’habitat groupé peut devenir un
laboratoire d’une société plus conviviale : l’ouverture aux
autres, vécue et désirée comme un enrichissement personnel et réciproque
s’étendra par contagion aux voisins que l’on n’a pas choisis.
Une utopie, me direz-vous? Oui, mais elle peut s’apprendre,
dans des initiatives citoyennes à taille humaine, où se pratique
chaque jour l’hospitalité de l’autre. L’urgence d’une démocratie
fraternelle et planétaire est l’utopie du vingt-et-unième siècle,
proclame Jacques Attali dans « Fraternités », un livre récent
qui esquisse un vivre ensemble planétaire pour l’avenir de nos
petits-enfants.
Pierre Huvelle
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Document : le
Béguinage de Lauzelle |