| Ils habitent toute l'année dans un
camping Pour
beaucoup, le camping est synonyme de vacances. Pour les résidents à
l'année du Pont-du-Rupé ou de la Bouriette, c'est un mode de vie et le
moyen d'avoir un toit pas trop cher au-dessus de la tête.
Début septembre, c'est l'heure, où d'ordinaire les campeurs rangent
toiles et piquets jusqu'à l'année prochaine. Les terrains se vident et
prennent des airs de désert automnal. Sauf quelques-uns. Autour de
Toulouse, trois campings reçoivent des résidents à l'année : celui
du Pont-du-Rupé, à Sesquières, celui de La Bouriette à Saint-Martin
du Touch et celui des Violettes à Deyme.
Au Pont-du-Rupé, sur 180 emplacements, une centaine restent ouverts à
l'année, pas seulement pour accueillir des touristes d'arrière-saison.
Cinquante personnes y vivent en permanence en caravane ou en mobil-home,
pour quelques semaines, ou comme Guy, le doyen des occupants, depuis
onze ans.
C'est souvent la précarité qui conduit les "
campeurs " à faire durer leur séjour. Précarité du travail : on
trouve parmi eux des jeunes en CDD, en stage, des travailleurs intérimaires,
ceux qui viennent pour un chantier et repartent tous les vendredis soirs
rejoindre leurs foyers.
Précarité des situations familiales aussi : la
plupart ont vécu une séparation ou un veuvage. Précarité tout court
: les résidents vivent souvent du RMI ou de petits boulots, quand ce
n'est pas d'une minuscule retraite.
" Quand j'ai vu le prix des loyers, j'ai décidé
de faire autrement et de vivre ici, " explique Danielle,
Marseillaise de soixante ans, venue à Toulouse quand son mari l'a quittée.
" Des amis avaient ce mobil-home, ils me l'ont prêté, cela devait
être du provisoire et finalement c'est une situation qui me convient.
" Bleu et blanc, le mobil-home installé au Pont-du-Rupé, est
coquet comme un pavillon de banlieue. Son balcon est fleuri et à l'intérieur
on aperçoit une télé et une chaîne stéréo entre deux rideaux
pimpants.
L'été, ils se croient presque en
vacances
Pour la plupart, les résidents à l'année du Pont-du-Rupé sont, comme
Danielle, contents de leur sort. C'est là toute l'ambiguïté de ce
mode de vie. Si c'est, le plus souvent, la pauvreté qui a conduit les
campeurs à s'installer là, ils expliquent néanmoins qu'ici ils se
sentent plus " chez eux " et plus libres que dans un immeuble
" où il faudrait supporter les autres et être entassés ".
L'été, avec le soleil, les barbecues improvisés et le pastis avec les
voisins, ils se croiraient presque en vacances. Il en va, évidemment,
tout autrement l'hiver où la pluie et la boue empêchent les campeurs
de vivre dehors et où l'espace confiné de la caravane ou du mobil-home
paraît plus étroit.
Au camping du Pont-du-Rupé, les habitants à l'année représentent
plus de 50 % de l'activité. Ce n'est pas encore l'Amérique, avec ses
villages de caravanes plantés à la périphérie des villes, qui hébergent
les plus déshérités, mais cela commence à y ressembler.
Provisoire au début, la vie en camping est devenue
pour certains une option définitive. " Je ne serai plus capable de
vivre dans un immeuble, ni même en ville avec la pollution, le bruit,
" explique Guy qui s'est peu à peu installé sur son terrain avec
une petite caravane, puis une plus grande, puis des annexes en toiles,
des plantes vertes et des fleurs devant les portes. Cet ancien représentant
de commerce, aujourd'hui en retraite, a même trouvé ici une compagne :
sa voisine de caravane !
Comme lui, Henri et Jean-Luc, deux quinquagénaires,
qui ont traversé beaucoup de galères, ne quitteraient le camping du
Rupé pour rien au monde. Au bout du terrain, ils se sont fait leur
petit domaine avec quelques caravanes fatiguées.
Retraité de l'armée, Henri est passé de foyer en foyer avant d'échouer
là. " Je suis arrivé en plein mois de février, raconte-t-il, c'était
l'hiver, j'avais juste ma tente, c'était très dur. Mais je préférais
cela que le foyer ou un appart' où je ne supportais personne. " On
lui prête une caravane, il l'achète, puis en acquiert d'autres :
" J'ai eu jusqu'à six caravanes, explique-t-il, d'un air fier de
propriétaire. Aujourd'hui avec Jean-Claude, ils ont une caravane pour
la cuisine et chacun son " studio ". Ils sont tellement
installés qu'ils ont commencé à daller l'accès qui mènent à leurs
habitations de fortune et monté un abri de jardin pour la machine à
laver et le congélateur.
Jean- Claude, lui, est arrivé là après " avoir
fait la route ". Toulousain d'origine, il a vécu à
Cagnes-sur-Mer, il a travaillé, puis divorcé avant d'amorcer la
descente. Ici, il s'est refait une vie et des amis.
Cet après-midi là, tous deux prennent le café chez
Corine, leur voisine, une jeune femme de 22 ans, toute menue, qui
endigue comme elle peut la vitalité de ses deux enfants, Jordan et
Allison. Le premier menace les voisins d'un sous-marin en plastique, la
seconde gigote dans les bras de sa mère. " Je ne pensais pas
habiter en caravane, reconnait Corine, mais ma soeur ainée a habité
ici avant moi, et quand j'ai voulu quitter les parents, je lui ai racheté
la caravane. "
Contrairement à ses voisins, Corinne n'aime pas
vraiment cette vie en plein air. " Je voudrais vraiment un
appartement, dit-elle, surtout pour les enfants, mais tout ce que l'on
me propose, c'est au Mirail ou à Bagatelle. Alors je préfère rester là.
! "
Dans l'allée suivante, Yvonne, 59 ans, n'est pas non
plus emballée par le camping permanent. Tout en parlant, elle berce
doucement du pied une poussette où la petite Cléa dort à l'ombre.
" La première année, j'en ai pleuré, dit-elle.
L'hiver, c'était sinistre, c'était froid, je n'étais pas habituée ;
avant cela, j'avais une maison, un appartement. Au bout d'un moment, on
finit quand même par s'y faire, c'est assez propre, assez coquet, on a
un bon entourage. "
Malgré cela, cette mère de famille et grand-mère ne
cache pas un brin d'amertume. Elle ne veut pas rester au Rupé. "
Je suis venue pour suivre mon fils qui travaillait à Toulouse, mais,
finalement, ce n'était pas facile de vivre avec eux. Ma vie à moi,
dit-elle, ce serait de retourner chez moi, à Béziers. "
Pour Marianne, 44 ans, un faux air d'Ariane Ascaride,
la comédienne des films de Guediguian, le camping a été une solution
d'urgence. " Après un accident du travail, mon mari s'est retrouvé
au chômage, nous avions 5 800 F de revenus et 3 200 F de loyer, il ne
nous restait plus rien pour vivre. Mon mari a trouvé du travail, il
s'agit de se déplacer dans toute la France avec des camions
publicitaires, Nous sommes huit jours ici, huit jours là, mais son
employeur est à Toulouse. C'est la première année où nous
envisageons de rester ici, d'avoir en fait un pied à terre. "
Ils sont arrivés avec une canadienne, avant de se
procurer une toile plus grande. Mais leur abri reste très fragile. Lors
des derniers orages, tout a pris l'eau. Une grande bâche bleue protège
aujourd'hui cette installation de fortune, et il n'y a guère que le
mainate dans sa cage qui lui donne des faux airs de maison.
Malgré cela, Marianne reste optimiste : " La
vie, ici, on s'y fait, affirme-t-elle, souriante. C'est une question
d'habitude. " En short jaune et tee-shirt, elle a presque l'air
d'une vacancière. Son sort devrait prochainement s'améliorer, des amis
devant lui prêter une caravane, premier pas vers un habitat plus
confortable. 3 000 francs pour un mobil-home. Si pour certains, vivre en
camping est le dernier recours avant de se retrouver à la rue, pour
d'autres, c'est un permier pas vers une réinsertion. Liliane, 52 ans,
vit depuis quatre mois à La Bouriette avec son fils et son mari après
une série de déboires financiers. Elle attend un logement social
depuis deux ans.
Fin avril, quand son mari a perdu son travail, la
famille n'a pas eu d'autre solution que de louer ce mobil-home, pour 3
000 F par mois, payés en partie par une allocation logement. Faute de
bulletins de salaire, il leur a été impossible d'obtenir un
appartement dans le secteur privé. Pour Liliane, l'été a été dur,
elle en a assez de cette précarité : il fait trop chaud sous la tôle
de l'habitat précaire, les chiens et le chat de la maison n'en
pouvaient plus, eux non plus.
Pour Michel, 43 ans, qui vit lui-aussi à La
Bouriette, sa caravane, c'est au contraire, la promesse d'un avenir
meilleur. " Tout ce qu'on me propose, c'est au Mirail ou à
Bagatelle. Alors je préfère rester dans ma caravane
José
travaille sur des chantiers de BTP partout en France, et habite le plus
souvent dans sa caravane, car cela coûte moins cher. Il rentre tous les
quinze jours dans son vrai " chez lui ", à Bayonne.
Il met d'ailleurs un point d'honneur à la ranger parfaitement et la
fait visiter volontiers. Il revient de loin, de la misère, du RMI.
" Pendant dix ans, j'ai été ramasseur de pommes, du côté de
Montauban, dit-il, j'ai fait 36 métiers, 36 misères comme on dit.
" Il y a quelques mois, il a trouvé un travail à l'entretien,
dans une grande surface, a loué sa caravane et n'hésite pas à faire
plus de deux kilomètres à pied, tous les matins, pour aller
travailler. Son projet : acheter bientôt une mobylette. " Ici je
suis heureux comme un roi ", dit-il.
Tous les " campeurs " ne sont pas au chômage ou inactifs.
Quelques uns vivent là parce que leurs contraintes professionnelles les
obligent à être très mobiles. Jean-Marc, par exemple, qui vit au
Pont-du-Rupé est chauffeur routier. Chez lui, la décoration est sobre.
Un canapé devant la télé, quelques bibelots sur une étagère, une
table et quatre chaises en skaï ; au mur, un diplôme attendrissant du
" meilleur frère "... Pauvres restes d'une existence d'avant,
que l'on soupçonne différente. " J'avais bâti ma propre maison,
explique-t-il, je n'ai pas pu la garder. Après une séparation, je suis
allé vivre en immeuble à Colomiers, je me rendais compte que je payais
un loyer trop cher pour finalement me poser là deux fois par semaine.
Et être enfermé entre quatre murs dans le béton, cela ne me disait
plus rien. Il y avait longtemps que cette idée de vivre en mobil-home
me trottait dans la tête. " Avec ses économies, il en achète un
d'occasion pour un peu plus de 20 000 F et l'installe au Pont-du-Rupé.
" Je vis mieux qu'avant, raconte-t-il, je ne sais pas combien de
temps je vais rester là, mais sûrement longtemps. " Et puis il a
un espoir : son fils de 18 ans a envie de venir vivre avec lui, au
camping, dans un autre " logement ".
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la solution camping n'est
pas vraiment moins onéreuse que la location d'un studio en ville. Au
camping du Pont-du-Rupé, un emplacement revient à 450 F par semaine,
soit environ 1 800 F par mois. Mais il faut amener sa caravane ou son
mobil-home. La plupart des locataires louent leur habitat ou l'ont acheté.
Les prix varient de 20 000 F à 100 000 F. Ils n'ont pas droit aux
allocations logement mais l'eau chaude et l'électricité sont comprises
et il n'y a pas d'impôts locaux pour donner un coup de massue sur un
budget fragile en fin d'année. C'est ce qui fait la différence.
A La Bouriette, qui compte 80 emplacements dont 60 loués à des
permanents, les mobil-homes sont la propriété du camping, géré par
Carole et Philippe Sintes depuis quatre ans. Ils se louent entre 2 800 F
et 3 300 F par mois. Cela peut paraître cher, mais, là, il est
possible de percevoir une allocation logement qui couvre la moitié du
loyer.
En dépit de ces tarifs, les campings à l'année de l'agglomération
affichent souvent complet ou presque. José, qui travaille sur des
chantiers de BTP en donne l'explication. " Il y a très peu de
campings ouverts tout le temps et à Toulouse, en ce moment, le BTP
marche bien. Alors quand on trouve un emplacement correct, on le garde.
Parce que, s'il faut payer un loyer en ville ou l'hôtel avec les frais
de déplacements, on travaille pour rien ! " Lui, vit de chantier
en chantier dans toute la France, depuis trente ans. Souvent dans sa
caravane. Il rentre tous les quinze jours à Bayonne, dans son "
vrai chez lui ". Avec le temps, il s'est mis à aimer cette
ambiance de camping : "On trouve toujours des copains avec qui
discuter, boire l'apéro. "
La convivialité, même un peu forcée, de l'endroit, permet aux résidents
de rompre cette solitude qui est souvent leur lot. Jean-Louis, par
exemple, câbleur à l'Aérospatiale, a su par ses collègues de travail
que La Bouriette existait. Après une séparation, il y a élu domicile,
le temps de mettre de côté de quoi payer une caution.
Dans les campings, les résidents à l'année s'efforcent de
reconstituer l'ambiance d'un village. Il y a souvent des fleurs sur les
tables ; dans tous les mobil-homes ou presque, on entend marcher la
radio, la télé. Finalement, les campeurs vivent là comme chez eux
autrefois. " On a de l'air, de la place, on vit un peu tout le
temps comme si on était en vacances, et l'on se sent en sécurité.
"
Christian Lagarde, le gérant du camping du Pont-du-Rupé a regroupé
les femmes seules - elles sont deux ou trois - près du pavillon du
gardien. Cela fait maintenant six ans qu'il a repris les rênes de ce
terrain, à l'origine municipal, mais donné en concession par la ville
à une structure privée.
" Au début, dit-il, j'ai été surpris par cette clientèle
disparate. Cela va de l'ouvrier du bâtiment qui vit dans une petite
caravane pour minimiser le coût de son séjour et garder une plus
grande partie de son salaire, à la famille de sept enfants dont le père
est au chômage."
Ilôtier et animateur de quartier
S'il reconnaît que certains mobil-homes sont aussi confortables que des
studios, il ne minimise pas les problèmes de ses locataires. " La
plupart d'entre eux sont là parce qu'ils ne peuvent pas présenter les
bulletins de salaire pour avoir un logement, mais pour d'autres, c'est
le côté mobile et anonyme de la vie en camping qui les intéresse.
Avec la plupart des résidents, ça va, ça se passe bien ; d'autres ont
des problèmes relationnels. L'hiver, on fait plus souvent de la gestion
humaine que de la gestion touristique On est tout à la fois ilôtier,
gardien, animateur de quartier, même si notre vocation n'est pas de
faire du social. "
Ce phénomène du développement des mobil-homes ne le surprend pas .
" On en trouve à Toulouse comme dans toutes les grands villes, à
Lyon, à Nantes, à Paris . " Il pense même que cela pourrait
devenir une solution aux problèmes de logement et envisage de créer un
parc de mobil-homes pour les étudiants ou ceux qui viennent à Toulouse
chercher un emploi.
Mais un camping à l'année exige une organisation différente d'un
camping saisonnier. Le directeur a profité du départ des gitans pour
redessiner le terrain. A droite, les mobil-homes et les caravanes des
permanents, à gauche, les caravanes des touristes et au fond, à
l'ombre, les toiles de tente des gens de passage. " La cohabitation
se passe bien parce que les touristes ne restent pas longtemps. Avec les
permanents, ils ne font que se croiser. "
Finalement, la mixité sociale ne se fait pas mieux ici que dans les cités
décriées par les campeurs.
Joëlle Porcher
Source: http://www.tout-toulouse.com/011209/1209_camping1.html
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