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De 1516 à nos jours d’innombrables cités idéales
Depuis
l’Utopie de Thomas More, écrivains et penseurs politiques n’ont
cessé de penser la ville autrement et ailleurs. Pour le meilleur et
parfois pour le pire.
Source: courrier international
http://www.courrierinternational.com/
Thomas More, chancelier d’Angleterre, écrit en 1516 un ouvrage vite célèbre
en Europe, Utopie. Depuis cette époque, l’utopie est un genre
littéraire fécond. On y trouve à la fois une critique argumentée de
la société et la description plus ou moins imagée d’une nouvelle
société idéale. L’utopie appartient donc à la pensée politique
occidentale(1), mais elle a pu aussi inspirer de nombreuses expérimentations
dans le réel, plus ou moins tragiques(2).
On ne peut pas parler d’architecture ou d’urbanisme utopiques EN
SOI. En fait, la question intéressante est de savoir quel usage
l’utopie fait de l’architecture et de la ville. Dans la société
agricole de Thomas More, les Utopiens logent dans l’une des 54 villes
édifiées à partir d’un même plan et réparties sur l’île
d’Utopie (île de nulle part, sans lieu, qui ne figure sur aucune
carte), dans des petites maisons avec un jardin. Et tous les dix ans les
locataires changent de domicile afin de contrer le sentiment de propriété
privée... Dans les nombreux écrits utopiques qui suivent, et qui
s’inspirent de ce texte fondateur, les descriptions des logements et
des villes sont générales et plutôt floues (de Le Métropolitée
de Le Maitre, publié en 1682, à L’An Deux Mille de Restif de
La Bretonne, en 1790). Il faudra attendre Charles Fourier et les
“socialistes utopistes” du XIXe siècle pour se faire une idée plus
précise de l’architecture et de la forme urbaine préconisées. Le
phalanstère ressemble au Palais-Royal, bâtiment qui a enthousiasmé le
jeune Fourier lors de son arrivée à Paris, et il est agrémenté de rues-galeries qui protègent le piéton des intempéries. Ces rues-galeries seront magnifiquement animées et mises en scène dans le
roman Paris en l’an 2000 de Tony Moilin (1869). Chaque phalanstère,
qui accueille 1 620 habitants (dans sa théorie des passions, Fourier dénombre
810 caractères différents pour chaque sexe), est architecturalement
différent d’un autre, l’ensemble constituant une “ville” avec
des places et des avenues. L’industriel André Godin(3) va construire
à Guise, à partir de 1858, un familistère, que l’on peut encore
visiter, et qui emprunte de nombreux éléments formels à Fourier et à
Victor Considérant (Description du phalanstère et considérations
sociales sur l’architectonique, 1834). Mais, au passage, Godin
invente des techniques nouvelles qui seront reprises : une “trappe à
balayures” (ancêtre du vide-ordures), un système d’aération des
cours centrales, un lavoir-piscine, etc.
Avec les romans de Jules Verne ou d’Emile Zola (Travail, 1901),
la ville et l’architecture bénéficient des progrès techniques et épousent
avec délectation les nouveautés technologiques prodiguées par l’électricité.
En URSS et aux Etats-Unis, les “inventeurs” de villes “révolutionnaires”
(mais s’agit-il encore de villes ?) privilégient les réseaux (télégraphe
et téléphone, automobile et autoroute, etc.) et dispersent les
habitations et les activités humaines sur l’ensemble du territoire.
R. Buckminster Fuller construit le prototype de la Dymaxion House
(maison standard branchée sur un mât métallique contenant les
services), McLaughlin dessine sa Motohome et Frank Lloyd Wright
imagine Broadacre City, un ensemble pavillonnaire jardiné. Plus
tard, au tournant des années 50 et 60(4), Yona Friedman élabore une
“architecture mobile”, Nicolas Schöffer présente La Ville
cybernétique, Paul Maymont préconise la ville sous-fluviale et la
ville flottante, Walter Jonas dessine des “villes-entonnoirs”, le
groupe anglais Archigram propose des villes BD, des collages pop, et
introduit la vitesse et les jeux des temporalités dans l’idée de la
ville, tandis que Constant, alors situationniste, oppose à
l’urbanisme rationnel de Le Corbusier la ville sans fin des déambulations
jouissives de New Babylon, la cité des dérives...
L’histoire est riche de “cités idéales” dont la construction résulte
du caprice d’un monarque (ou d’un tyran, comme la Bucarest de
Ceausescu !), mais il ne s’agit plus là d’utopie. Les cartons des
architectes regorgent de projets fantaisistes ou un peu fous, mais ce ne
sont pas des utopies pour autant. La réseautique, la domotique, la
privatique ne garantissent en rien le jeu de l’expérimentation ; au
contraire, même, elles renforcent les normes et imposent la loi du
marché... Car l’utopie au sens propre n’est pas un futur, mais un
AILLEURS qui favorise l’épanouissement de chacun, magnifie la
singularité et rompt avec les contraintes d’une société du clonage.
Thierry Paquot*
Philosophe, professeur à l’Institut d’urbanisme de Paris (Paris XII, Créteil) et éditeur de la revue Urbanisme, Thierry Paquot a dirigé
récemment l’ouvrage La Ville, l’état des savoirs, éd. La Découverte,
2000 (en collaboration avec Sophie Body-Gendrot et Michel Lussault).
Bibliographie
(1) Cf. L’Utopie ou l’idéal piégé, par Thierry Paquot, Hatier,
1996.
(2) Cf. L’Utopie ou la mémoire du futur, par Yolène
Dilas-Rocherieux, Robert Laffont, 2000.
(3) Cf. Le Familistère Godin à Guise. Habiter l’utopie, sous la
direction de Thierry Paquot, Editions de la Villette, 1982, rééd.
1998.
(4) Cf. Où vivrons-nous demain ?, par Michel Ragon, Robert Laffont,
1963.
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