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Le squat
Mémoire de fin d’étude (98-99)
Avant
de décrire le but de ce mémoire, nous voudrions expliquer brièvement
le cheminement personnel que nous avons effectué au long de ces deux
dernières années pour en arriver à nous intéresser à la thématique
des squats.
Petit
Robert : III. L'histoire du squat Le but de cette présentation historique est de dévoiler les différentes places occupées par le squat dans l'actualité sociale. Comme nous le verrons, l'histoire du squat semble divisible en deux grandes périodes dont les années 70 sont la charnière. Les formes de squat de la première période laisseront à l'histoire une importante contribution à l'élaboration du droit au logement. Les squats des années 80 à nos jours articuleront, eux, des revendications à vivre autrement. 1. A l'origine Comme nous l'avons vu dans la définition d'un squatter, le squattage est une pratique ancienne. Le même nom de squatters, aurait également été donné aux éleveurs de moutons australiens qui au XIXe siècle occupaient illégalement des prairies. L'utilisation du terme squatter remonte donc officiellement à 1835. A notre avis, le phénomène est beaucoup plus ancien, probablement aussi vieux que la ville et les premières formes de socialisation systématique du paysage par une structure étatique. Nous croyons que l'éleveur australien, le pionnier de la conquête de l'Ouest sont particulièrement identifiables en tant que squatters parce qu'ils squattèrent des terres à peine socialisées dans un contexte de colonisation sauvage. Le jeune Etat américain, à travers les structures légales et économiques visant à organiser la colonisation n'évita ni l'extermination des populations et des cultures indigènes, ni l'exclusion et la condamnation de certains membres de sa propre société. En effet, l'arrivée massive de caravanes de Pionniers par les deux, trois pistes tracées, dans les territoires de l'Ouest rendit difficile l'intégration sociale et économique de beaucoup d'entre eux. En 1835, la colonisation expansive de l'Ouest, après une longue période de découverte, n'en était encore qu'à ses débuts, toutefois, le Mythe de la terre promise, rendu très populaire dans l'Est Américain et en Europe grâce aux nouvelles voies de communications, ne fut qu'un leurre, car beaucoup de Pionniers arrivèrent dans une réalité féroce et violente, basée sur le profit et l'exploitation. Après avoir tout quitté et entrepris un voyage pénible et sans retour, quel choix reste-t-il pour celui à qui on refuse un titre légal ? Illégalement rejoindre "les misérables cabanes des grandes plaines ou les sinistres banlieues ouvrières des grandes villes" [1]. 2. Dans l'Europe industrielle du XIXieme SIèCLE et du début de ce siècle Le squat est aussi évoqué, par Alain Coteau dans le cadre de ces recherches sur les entreprises du siècle dernier, comme une forme potentielle de résistance menée par les ouvriers français de cette époque, en dehors du champ du travail. Il était apparemment fréquent que des locataires s'en aillent en l'espace d'une nuit, sans laisser d'adresse. Il parle de "déménagements à la cloche de bois" ou de "déménagement à la Saint-Pierre". "On peut penser que ces attitudes étaient liées au taux élevé des loyers des habitations ouvrières." [2] Un tel déménagement était facilité par le caractère rudimentaire du mobilier ouvrier de l'époque. Une brouette et l'aide de quelques compagnons suffisaient pour réaliser la manœuvre. Le squat était donc au centre d'un réseau local et informel d'entraide dans le contexte de la lutte de classes qui opposait la classe laborieuse exploitée, physiquement et mentalement affaiblie, à la classe dirigeante en plein essor de pouvoir. Nous n'avons pas pu trouver d'indication précise concernant l'endroit où ces travailleurs trouvaient refuge après leur déménagement. Nous supposons qu'ils abusaient de l'hospitalité de collègues vivant dans les mêmes conditions, où investissaient un autre taudis laissé vacant. Nous sommes en tout cas persuadés que leur cadre de vie ne devait pas s'en trouver amélioré, pas au-delà des possibilités offertes par la maigre épargne réalisée temporairement sur leur loyer en tout cas. Ils restaient donc sûrement figés dans l'insalubrité de leur cités industrielles. La fin du XIXe siècle verra naître des associations d'entraide et d'autodéfense plus organisées. L'industrie se développait et avec elle les syndicats de travailleurs. "L'un des premiers, (le syndicat Raffut de Saint Polycarpe), sera créé par Georges Cochon et se fixera pour tâche la lutte contre les expulsions et les propriétaires abusifs."1 Les deux premiers véritables squats lancés par Georges Cochon sont des concepts forts qui devraient sensibiliser les architectes. En 1912, après l'expulsion d'une famille de huit enfants, le syndicat se mobilise et élabore rapidement une maison préfabriquée. "Une nuit, en l'espace de treize minutes, ils l'installèrent au beau milieu des jardins des Tuileries. Puis se furent la cour de la chambre des députés, l'hôtel de ville, la caserne du Château-d'eau, à l'assaut de laquelle Cochon partit à la tête de 15000 fédérés. (...) Sans parler des maisonnettes exposées au Grand Palais lors du Salon de l'habitat que Cochon remplit de nécessiteux : Vous avez créé ces maisons, j'ai inventé la façon de s'en servir"2 Ces exemples, les plus anciens cas concrets que nous ayons recensés, sont bien sûr un symbole de contestation, plus qu'une forme réelle d'occupation. Ils nous permettent cependant de démontrer que l'objet de la contestation ne porte pas (tant) sur l'état innommable du parc ouvrier, mais directement sur la politique immobilière. La critique formulée par Georges Cochon semble être adressée aux architectes : "Vous avez créé ces maisons,...". Après réflexion, nous concluons qu'elle est plutôt destinée aux dirigeants industriels ou aux Etats, qui commandent ces maisons et les exploitent. Mais quelle est alors la place de l'architecte dans ce conflit ? Assurément à une place bien confortable, assis quelque part entre le Capital et les grands constructeurs de la modernité. Notre but, ici, n'est pas de comprendre le pourquoi de l'architecture du XIXe siècle, ni des grands modèles urbanistiques que certains architectes proposèrent à la société industrielle du début du siècle. Notre but est seulement de saisir le lien qu'il peut y avoir entre les idéologies architecturales et urbanistiques et la nature des revendications révolutionnaires des squatters d'aujourd'hui que nous expliquerons en détail dans les chapitres suivants. Le XIXe siècle voit naître la prise de conscience de soi de la société industrielle et la première forme de remise en question de ses réalisations. Ce sont les grands penseurs du XIXe siècle, tel Engels, Proudhon, Marx, Ruskin, ..., qui fondèrent ce que Françoise Choay appelle le pré-urbanisme, ces modèles qui serviront de modèles aux différentes idéologies urbanistiques. Nous nous intéressons principalement à Engels. Il est le seul avec Marx à fonder une critique sans modèle et en ça, ils sont les deux représentants majeurs du "pré-urbanisme sans modèle"1. Après avoir formulé dans sa jeunesse une critique impitoyable de la misère du prolétariat urbain, Engels s'attaque, trente ans après, "non plus à la question de fait, mais aux solutions pour y remédier" [4]. Il refuse les modèles des socialistes-utopistes, car leur pensée en matière de logement est assimilée à celle des capitalistes exploitants du prolétariat. Il dénonce aussi le caractère paternaliste de Proudhon et de certains bourgeois libéraux devant la question du logement. Engels prend au contraire "vigoureusement parti pour des solutions provisoires et pragmatiques : le logement n'est, à ses yeux, qu'un aspect partiel d'un problème global dont il ne peut être dissocié et que, seule, l'action révolutionnaire permettra de résoudre. (...) et il refuse radicalement de séparer la question du logement de son contexte économique et politique" [5]. L'idéologie urbanistique qui s'inspire de Engels et de Marx, ne peut donc être qu'une idéologie sans modèle. Françoise Choay identifie deux idéologies qui furent inspirées de ces deux sans-modèles. Le communisme et l'anarchisme. Ces idéologies urbanistiques furent toutes deux confrontées à un échec. Le communisme ne reprit les positions d'Engels que très brièvement après l'Octobre Rouge et "les dirigeants de l'Union Soviétique comme ceux de la Chine populaire seront, lorsqu'il s'agira d'édifier des villes neuves, aux prises avec des modèles et soucieux de typologie" [6]. La mise à mort de cette idéologie urbanistique communiste fut donc commandée par l'explosion démographique et la centralisation de la population, conséquence de l’expansion industrielle. Cette idéologie ne peut donc pas s'associer facilement à la création a priori, que nécessite toujours la construction (de villes nouvelles mais aussi, à bien y réfléchir, de bâtiments neufs). Elle doit au contraire, agir au présent, dans un processus de transformation de l'existant. Pour le dire dans le langage actuel, en matière de logement cette idéologie n'est viable que dans le domaine de la réhabilitation. Nous y reviendrons longuement en parlant des squats actuels. L'anarchisme, lui n'a jamais constitué une perspective urbanistique significative ou même respectée. Les fondateurs de ce mouvement politique se réorientèrent politiquement (Proudhon), furent exclus de la Première Internationale par Marx (Bakounine), et furent persécutés à travers toute l'Europe (Kropotkine). L'idéologie anarchiste, brimée politiquement, fut toujours très présente dans le champ culturel. Le signe A est de nos jours aussi populaire que la croix catholique ou que le Yin et Yang. Nous évoquerons l'anarchie lorsque nous définirons la valeur d'opposition culturelle des squatters actuels notamment en Espagne. Kropotkine, révolutionnaire et anarchiste russe, mourra avant d'achever l'écriture d'un recueil intitulé L'éthique (précédé d'un autre intitulé l'entraide). Ce genre de vocable nous semble être d'une extrême importance dans le domaine actuel de la participation et de la réhabilitation. Nous venons d'identifier les deux mouvements politiques qui articuleront plusieurs vagues de squatters après mai 68 et influenceront le discours actuel de la réhabilitation. Il nous reste encore à définir les motivations des squatters de la modernité. Nous le verrons, l'histoire résumera les motivations de ces derniers à une revendication pour un espace de vie physiquement sain et économiquement assumable. 3. A la libération La guerre a considérablement affaibli les nations. "Au total, c'est peut-être 50 ou 60 millions d'êtres vivants qui ont disparu dans la guerre de 1939-1945." [7] Des centaines de villes et campagnes se sont retrouvées, physiquement défigurées. "Les bombardements stratégiques ont détruit ou endommagé des millions d'habitations : 20% en France et aux Pays-Bas, 30% en Grande-Bretagne, 40% en Allemagne. La pénurie des transports aggravait les conditions du ravitaillement des villes et des régions spécialisées en cultures industrielles ou en vignobles. Seules subsistaient les relations ville-campagne fondées sur le troc, de sorte que partout la famine était menaçante." [8] Avec la désorganisation de la société, beaucoup de gens se sont retrouvés précarisés, livrés à eux-mêmes. Dans cette Europe déstructurée se sont petit à petit tissé des liens de solidarité, d'aide aux démunis.
En France, "la Confédération nationale du logement, le Mouvement populaire des familles ou l'Abbé Pierre feront du squat un moyen de mettre en évidence la contradiction entre un parc de logements vides et une masse de sans-abri." [9] Ce sont les éléments déclencheurs de la lutte moderne pour le respect de l'article ? de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme : "Le droit au logement pour tous" [10]. "Par une ordonnance du 19 octobre 1945, le gouvernement français institue le droit de réquisition des logements vacants ou inoccupés au profit des familles sans logis. Mais cette réquisition ne peut être prononcée qu'après une enquête assez longue : ce temps sera presque toujours mis à profit par le propriétaire pour faire échouer la procédure. C'est peut-être à Marseille que l'inefficacité de la loi est la plus évidente : en un an, l'Office municipal du logement avait été saisi de 76000 demandes; 2200 dossiers furent retenus ce qui aurait du conduire à la signature de 2200 arrêtés prononçant les réquisitions. Or, pas une seule ne fut appliquée. Le MPF, mouvement populaire des familles, fut à l'origine du mouvement des squatters. Celui-ci préconisait l'occupation des maisons vides comme forme d'action directe face à l'échec de leurs interventions et démarches légales auprès des instances officielles régionales et nationales pour reloger les familles sans logis." [11] Ce mouvement démarra en octobre 1946 à Marseille et se répandit dans toute la France. "Ses résultats sont impressionnants : on cite le chiffre de 1700 familles relogées, soit 10000 personnes environ, par une action directe ou par une simple pression légale ." [12] Le squat permit à ces familles d'éviter l'assistance publique à leurs enfants (le fait est d'importance).
Mais dès 1948, "coïncidant avec le départ des ministres communistes du gouvernement, une vague de répression s'abat sur le mouvement des squatters de l'après-guerre. Aux heurts avec la police succéderont les inculpations pour bris de clôture et violation de domicile. Les tribunaux n'hésiteront pas à distribuer amendes et peines de prison. Un tribunal trouvera spirituel d'inclure dans un jugement cette phrase : Inflige au prévenu une amende qui grossira les ressources de l'Etat pour la construction de logements." [13] Cette politique est claire : Déshérité de guerre ou non, le droit au logement se paie ! 4. Hiver 54 L'Abbé Pierre, cependant, parvint encore à imposer quelques opérations d'occupation illégale (ce pour deux hivers seulement, en 54-55). En effet, "les squats de l'Abbé Pierre seront vite anéantis par la réalisation de sa revendication : la création de cités de transit. Le dérivatif d'origine charitable a permis objectivement d'éluder la question du logement des ouvriers" [14] en mettant en avant les conditions de vie extraordinaires des plus miséreux. D'après cette citation, la responsabilité de l'Abbé Pierre est énorme; c'est lui qui aurait permis au capitalisme d'ordonner, en âme charitable, des solutions urbanistiques fidèles à sa devise : hygiéniste, expansionniste et rentable (à court terme et sans le souci d'un après). En effet, il fut probablement un relais médiatique de très bonne augure pour les gouvernants, qui eurent l'honneur (avec les architectes) de laisser à la France son inépuisable patrimoine de cités-banlieues, de triste réputation internationale. Notre époque est celle qui vit et exprime après coup, le malaise de ces cités de transit, de la "zone" [15]. Les pays industrialisés, et surtout la Belgique, connaissent une telle densité d'espace construit, socialisé, capitalisé que la distinction entre ville et campagne n'y est plus claire. La conurbation sature le paysage et l'Abbé Pierre ne trouverait plus guère de place pour de nouvelles cités de transit pour nos mal-logés. Dans un monde entièrement construit, la question de la réhabilitation devient centrale, réellement politique. L'Abbé Pierre n'est pas mort et aujourd'hui contre-attaque. Il exige à nouveau l'application de la loi de réquisition pour venir en aide aux plus démunis. Il évoque même une situation d'urgence au moins égale à celle de l'après guerre. La lutte pour le droit à un logement décent pour tous est donc continue et s'intègre petit à petit à la politique de la réhabilitation. Cette lutte s'exprime d'ailleurs aujourd'hui, de façon significative à Liège dans les actions de Germain Dufour. Nous y reviendrons. 5. Les mouvements de squatters dans les années 70 Ce n'est qu'après mai 68, avec le développement de multiples luttes urbaines s'appuyant sur des minorités et généralement impulsées par des militants de groupes d'extrême gauche, qu'un nouveau mouvement significatif de squatters put apparaître. En 1971, les casernes du domaine militaire désaffecté de Christiania furent envahies par les squatters de Copenhague. Après bien des heurts et malheurs, ce quartier existe toujours. Une dizaine d’années après l’action contestataire des provo’s (65-67), apparaissent à Amsterdam, les krakers qui investissent des bâtiments abandonnés aux abords du palais du Dam. Ils sont soutenus dans leur lutte contre les autorités par la très influente Radiostad de la capitale. "Entre janvier 1972 et janvier 1973, plusieurs centaines de mal-logés de la région parisienne ont occupé illégalement et publiquement plus d'une dizaine d'immeubles vides, près d'une cinquantaine d'appartements ou de pavillons vacants. Le mouvement d'occupation des maisons vides fut organisé puis soutenu par des militants du Secours Rouge." [16] "Les pouvoirs publics vont multiplier les expulsions en août et septembre 73, ce qui marque la fin du mouvement des squatters, même si, en banlieue, quelques occupations se produisent ça et là. (...) Sur le plan politique, les comités de squatters qui avaient été organisés pour chaque occupation, ont disparu à la fin du mouvement ; la plupart des comités du Secours Rouge qui soutenaient la lutte vont se diviser ou disparaître et de fait, la fin du mouvement des squatters annonce l'auto-dissolution de cette organisation d’extrême-gauche." [17] L'étude chronologique de l'histoire du squat, que nous sommes en train d'établir, se veut être un moyen de saisir sommairement les pontages qui s'effectuent entre les différents mouvements de squat dans le temps et leurs revendications. La dissolution du mouvement des squatters du début des années 70 constitue un pontage de taille ; comme nous allons tenter de le démontrer, "dans l'histoire du squat, les années 72-73 seront les dernières où l’on pourra observer une dissociation entre la population cible qui bénéficie des occupations illégales et les acteurs militants d'un mouvement idéologique circonscrit dans le même temps" [18]. Il est primordial de comprendre que la population relative aux squats de l'époque est donc composée principalement de deux types d'acteurs issus d'environnements socio-économiques différents et qui vivent le squat pour des motifs variés. Ces deux types d'acteurs sont: a. "les classes ou couches sociales dont les problèmes et les caractéristiques constituent les déterminants structurels qui sous-tendent et motivent l'action des squatters." [19] Manuel Castells, sociologue français propose de distinguer trois types d'acteurs émanant de ses couches sociales : - d'abord, les travailleurs immigrés qui ont une place particulière dans les rapports de production et qui posent les problèmes spécifiques au niveau des rapports de distribution. Ils forment la majeure partie des occupants des maisons vides ; - puis ceux qui sont appelés les salariés en crise, catégorie qui concerne la fraction de travailleurs, ouvriers ou employés, dont l'insertion dans le processus du travail est intermittente ; - enfin, les sous-prolétaires qui, dans la plupart des cas sont exclus du processus du travail. "Etant à la fois exclus du logement social et du marché du logement, ils vont devoir se loger, pour la majorité d'entre eux, dans le sous-habitat du parc immobilier ancien (et souvent dégradé) de la région parisienne" [20]. "Il est donc clair que l'objectif de ces mal-logés n'est pas de mener une bataille politique ou idéologique. La majorité d'entre eux mènent une lutte revendicative pour obtenir un logement décent. "L'occupation est un moyen de quitter leur taudis, moyen de pression pour obtenir un logement, plus qu'un but ou qu'une fin en soi." [21] b. Le second type d'acteurs sont les militants révolutionnaires, étudiants et intellectuels qui articulent leur idéologie révolutionnaire sur la situation critique des couches sociales que nous venons de mentionner. "Si, socialement ils appartiennent massivement à la petite bourgeoisie intellectuelle, politiquement, ils sont, pour la plupart, organisés dans des comités de Secours rouge ; ils sont maoïstes ou proches de l'idéologie maoïste." [22] Leur idéologie révolutionnaire "cherche à partir des revendications urbaines, la contestation d'une politique qui entraîne une réponse de l'appareil d'Etat." [23] Nous venons de constater une divergence de but entre la population à laquelle est destinée le squat et ceux qui articulent leurs besoins. Cette dissociation explique partiellement l'échec du mouvement de squatters des années 70. "On aurait pu penser que dans certains cas, les squatters n'avaient pas obtenu un grand succès revendicatif parce que les gauchistes formulaient des revendications trop maximalistes ou trop politiques dans la conjoncture sociale et politique qui se passe ici : au contraire, au nom d'un réalisme qui n'est pas éloigné d'un certain populisme revendicatif, les étudiants ont appuyé des exigences faibles, issues de conditions de vie misérables et donc plus faciles à satisfaire ; ce parti pris ne favorisera pas pour autant la victoire des squatters, même si les résultats obtenus ne sont pas catastrophiques : dans la moitié des cas, les revendications ont été satisfaites." [24] Les étudiants qui constituent une forte proportion des comités du Secours rouge, renforcent l'action de ceux-ci en imprimant au travail militant un style activiste d'où sont exclus les militants qui n'ont pas leur disponibilité permanente. Cette constatation n'est pas sans conséquence : En effet, "pour l'appareil d'Etat, plus les occupations lui apparaîtront prise en main par les étudiants (soit politisée), plus elles constitueront un défi à l'ordre public et plus il ne faudra pas céder politiquement : on fera donc expulser les occupants illégaux. Expulsion d'abord même si après coup, certains squatters étaient relogés. Pour E. Cherki, écrivain français, la logique de la politique étatique consiste à désamorcer un mouvement politique de masse par la répression, pour la traiter par la suite comme une série de cas sociaux à régler dans le cadre des filières habituelles du sous-logement social (cités de transit, cités d'urgence, etc...), certains cas étant plus criants que d'autres." [25] La lutte de ce mouvement de squatters se solde donc par le même échec que celle de l'Abbé Pierre. Le bon sens religieux de ce dernier avait amené à la construction de cités de transit ; l'enthousiasme d'une génération d'étudiants soucieux des plus déshérités aura juste permis une nouvelle fois de justifier le recours aux cités transits et de ne pas reposer, pour les états, la question du logement de façon plus globale. Nous voudrions, pour clôturer les années 70, évoquer une catégorie très minoritaire de jeunes, émergeant en 1973, appelés révoltés idéologiques car cette catégorie, "a des analogies certaines avec la base sociale majoritaire des occupants de maisons vides des années 80" [26] et selon nous, des années 90 aussi. "Pour cette catégorie, l'exclusion des filières de distribution du logement est déterminée avant tout par la caractéristique jeunes. Cette exclusion est parfois volontaire car les logements auxquels ils pourraient éventuellement accéder ne correspondent pas à leurs aspirations de vie collective qui visent à remettre en question une partie de la structure de l'habitat." [27]. Ces jeunes sont de deux origines sociales différentes : "- d'une part, des jeunes étudiants qui ont choisi d'aller travailler en usine (...) et qui critiquent l'idéologie d'un habitat qui ne correspond pas aux nouvelles aspirations de la jeunesse." [28] Nous évoquerons, autant que possible ces nouvelles aspirations lors de l'étude des squats des années 80 et d'aujourd'hui. - d'autre part, des jeunes d'origine ouvrière, marginalisés par le système et en état de révolte. Certains sont passés par des institutions d'éducation surveillée (centres de jeunes délinquants par exemple). Mai 1968 et des contacts avec des intellectuels d'extrême-gauche ont été pour eux l'occasion d'une prise de conscience politique. Cette prise de conscience politique semble importante dans l'histoire des squats actuels. De plus, cet éveil politique sera, avec les années d'occupation, également alimenté par une culture du squat de plus en plus complexe et riche. Hormis ces révoltés idéologiques, qui revendiquent une vie alternative qui leur convienne, les mouvements de squattérisation analysés ne dépassent pas la problématique du droit au logement décent pour tous. 6. Les mouvements de squatters dans les années 80 Dans le courant des années 70, beaucoup de villes européennes se lancent dans des grands projets urbanistiques visant à mieux répondre aux exigences grandissantes de l'automobile. Les mouvements de squat du début des années 80 semblent être souvent liés à ces opérations de restructurations urbaines qui directement (expropriation) ou indirectement (quartier abandonné par contagion), provoqueront un délogement massif de la population d'un quartier, d'îlots d'habitation, déjà souvent fragilisés. C'est le cas du quartier de Fives à Lille qui connut en 1980 la plus massive implantation de squatters en France, puisqu'ils étaient environ 250. En 1972, l'Etat commence à racheter les quelques 700 immeubles du quartier voués à la destruction pour la réalisation d'une voie rapide urbaine. Il nous semble intéressant de retracer succinctement le déroulement du délogement qui eut lieu depuis lors : - Dès 72, départ rapide et autonome des habitants de classe moyenne, anticipant la paupérisation du quartier. - Demande quasi-générale de relogement des classes prolétaire et sous-prolétaire, majoritaires dans le quartier. Le relogement étant long et délicat, certains habitants étaient encore-là après 10 ans. - Dès 75, vols organisés par des entreprises de construction et des récupérateurs en tout genre. Ces pratiques honteuses avaient parfois de lourdes conséquences. Canalisations d'eau éventrées,… "quand ce n'était pas une grue qui défonçait une chambre encore habitée par son occupant !" [29] - Vers 79, toujours aucun fond débloqué pour la voie rapide. "L'administration, par le biais du CROUS local, donna des maisons libres à des étudiants (location à titre précaire)." [30] - A la même époque s'installent les squatters, d'abord de façon isolée, même s'ils arrivent souvent par le biais d'un réseau relationnel et/ou en connaissant des habitants du quartier. - Après novembre 1980, et les premières expulsions des squatters par la police, se dessinent les premières tentatives d'organisation collective. - Ensuite, création d'une association de défense et négociations avec l'Equipement et la municipalité. "D'abord centrée sur la question des expulsions, la négociation s'orientera progressivement vers le relogement des familles du quartier en HLM. La cause est déjà entendue." [31] - "Une minorité de socio-clercs sera l'acteur de la concertation qui ira jusqu'en 83 à l'idée d'une participation des habitants à la conception de leurs futurs logements. Il est à noter que la quasi-totalité des familles populaires a déjà été relogée sans participation en HLM. D'autre part, les autorités locales refusent aux squatters le droit d'être relogés. Cette issue positive (de la concertation) aux revendications ne bénéficiera donc qu'à une minorité de familles sous-prolétaires à qui on a refusé le droit à un logement HLM et à quelques travailleurs sociaux attachés à l'idée d'un quartier convivial." [32]
Pour comprendre les enjeux réellement humains de la politique participative menée à Lille-Fives, il faut comprendre les problèmes qu'amène le relogement en HLM ou autre cité, même à proximité du lieu d'habitation initial. Cette attitude, hier encore, contribuait, au regard des normes socialement admises, à améliorer les conditions d'habitat de ces délocalisés. Pour les habitants ultra-précarisés concernés, ce processus de délocalisation précipite aussi "la rupture des rapports sociaux éprouvés, de survie autonomisée" [33], remet "en question l'ensemble de leur économie de survie". Ce sabotage (involontaire ?) des maigres relations solidaires et autres rituels de survie, de cette population marginalisée renforce aussi la dépendance de ceux-ci vis-à-vis des mécanismes d'assistance publique. Nous insistons sur ce point parce que, dans un monde où les finances destinées au logement social manquent, il n'y va de l'intérêt de personne de renforcer la dépendance. Nous voudrions souligner le rôle indispensable que les squatters ont joué malgré eux dans la création d'un projet urbain participatif. Sans l'exclusion des squatters, aucune forme substantielle de concertation publique n'aurait pu naître. Ils n'en tirèrent aucun avantage direct, mais la lutte urbaine engagée grâce à eux permit aux plus démunis (légaux) du quartier de profiter d'une politique urbaine indéniablement plus sociale, démocratique que celles qui l'ont précédée, basée sur la participation. Ce genre de politique urbaine, sortie des tourmentes de mai 68, est soucieux de ne plus limiter la question du logement social à un problème quantitatif abordé d'un point de vue hygiéniste, mais, au contraire de lui insuffler une réelle dimension sociale. Le mouvement des squatters dans les années 80, ne se limite pas à la France; il connaît plusieurs vagues d'occupation dans nos sociétés avancées. Ce fut le cas à Berlin, où plusieurs immeubles à habitations de taille importante furent investis à la même époque. Nous avons pu retrouver deux sources bibliographiques de langue allemande, que nous avons surtout appréciées pour leurs photographies, vu notre ignorance de la langue de Engels. Ces photos (page 24, 25) décrivent un contexte équivalent à celui de Lille. Le squat apparaît là où la ville se meurt, et comble les affres provoquées par des restructurations urbaines mal menées. A Amsterdam, les conflits des krakers avec la police atteignent leur paroxysme en 1980. Ils sont délogés de différents bâtiments avec force ruses mais, dorénavant, leur problématique est prise en compte et leur action est un nouvel exemple montrant que le squat est une charnière dans la politique de la réhabilitation. Liliane Versluys, journaliste pour le journal des procès, le relate : "Les squatters d'Amsterdam ont sauvé de nombreuses maisons de maître de la démolition et incité la ville d'Amsterdam à prendre en charge la rénovation des immeubles afin de les rendre habitables avec tout le confort moderne." [34] Nous avons rencontré cet été à Berlin deux anciens squatters de la vague du début des années 80. Il s'agissait d'un couple de quadragénaires tenant une petite librairie dans une rue déserte de l'Est berlinois. Ils avaient installé devant leur magasin, sous le seul arbre de la rue, une simple table en bois, sur laquelle ils mangeaient. Interpellés par cette attitude, nous entrâmes dans la librairie. Quand nous demandâmes s'ils possédaient une quelconque littérature sur les squats, le libraire sortit fièrement un bouquin relatant la vague d'occupation berlinoise de 80 en nous affirmant y avoir participé. Il nous expliqua l'engouement collectif qui régnait alors pour la reconstruction des immeubles occupés. Ils aspiraient à construire un habitat qui leur convienne, tout en s'insurgeant contre la répression policière et la politique du logement. De nombreux tracts, rassemblements, happenings, manifestations articulaient ce mouvement. Le mot d'ordre général était Instand Besetzung (occupation immédiate). L'illustration page 25 montre de façon évidente quelles étaient les motivations des squatters : le travail de rénovation destiné à leur propre cadre de vie. Sa femme souligna l'opportunité financière que le squat représenta pour elle : "Nous avons tenu deux ans sans payer de loyer, c'est déjà pas mal !". Nous venons de démontrer le rôle exemplaire joué par les squatters dans la lutte urbaine pour une réhabilitation digne de l'homme; nous y reviendrons encore dans les pistes de réflexion que nous voudrions lancer en guise de conclusion à nos recherches. Revenons à présent à l'étude des squatters lillois pour mieux comprendre ce qui poussent ces jeunes à squatter : Beaucoup de squatters lillois "insistent sur l'amélioration de leurs conditions d'habitat que représentent les logements squattérisés. Presque autant regrettent l'illégalité dans laquelle ils se trouvent et craignent l'expulsion. ( … ) Leurs revenus ne sont jamais très élevés. Ils ne cachent même pas que s'ils n'étaient pas dans ces situations de précarité, ils ne seraient pas squatters." [35] "Tous évoquent un type d'habitat qui correspond à leurs aspirations, la présence d'un jardin, la possibilité de pouvoir y préparer des concerts, le lieu d'une nouvelle socialité." [36] Les squatters squattent donc principalement pour deux raisons : - D'une part, pour améliorer sensiblement leurs conditions de vie, d'hygiène ou de confort, et pour diminuer le coût de leurs dépenses en s'évitant la location ; soit "de profiter d'une opportunité en matière de logement" [37]. Ils s'apparentent en ça aux générations de squatters antérieurs. Mais la nouveauté et toute la richesse du mouvement résident dans la seconde raison - D'autre part, le squatter investit le lieu et l'architecture parce qu'ils correspondent à ses aspirations de vie, lui proposent des activités qui en structurent le sens.
Les diverses aspirations de ces squatters telles qu'on les rencontre à Lille ou à Berlin dans les années 80 sont quasiment similaires en tous points à celles de la plupart des squatters actuels. Nous reviendrons sur ces aspirations dans le cadre du chapitre V sur les revendications à vivre autrement.
7. Les mouvements de squatters dans les années 90 Nous avons visité, lors d'un voyage durant l'été 1998 en Allemagne, Suisse, France, Espagne et Belgique, à peu près une quinzaine de squats. Ces mouvements actuels de squatters sont évidemment ceux sur lesquels nous porterons le regard le plus attentif. Nous structurerons l'étude de ceux-ci tout au long du chapitre III sur les revendications à vivre autrement, autour de grands champs d'analyses permettant d'en saisir le sens et les enjeux. Nous voudrions, ici, seulement rendre compte de la transition qui s'opère dans la nature des squats entre la vague de 1980 et celle d'aujourd'hui. Diverses formes de répressions et d'intégrations tentèrent de mettre fin, jusqu'au milieu des années 80, aux mouvements des squatters que nous venons d'étudier. Et elles y sont dans l'ensemble parvenues. Il faut attendre la chute du mur de Berlin, la nouvelle crise économique des années 90 pour voir émerger, à nouveau, un mouvement de squatters conséquent. Plusieurs squatters rencontrés durant notre voyage nous disent avoir connu ou entendu parler de squats antérieurs à cette crise. Ils étaient peu nombreux, souvent très dispersés et tenus secrets. Selon nous, aucun revirement majeur d'identité du squat ne semble s'être établi d'une décennie à l'autre. Le squat tel qu'il était observable il y a vingt ans le reste encore aujourd'hui. L'identité du squat s'est sûrement diversifiée et élargie. Le mouvement semble plus répandu, il touche des petites villes. La taille des squats et leur nombre d'occupants sont très variables. Si nous nous référons aux seules sources que nous avons pu récolter sur le mouvement des squatters de 80, celui-ci ne semble concerner que de grands nombres d'occupants dans de grands ensembles urbains. L'histoire n'aurait-elle retenu que les exemples les plus éclatants ? Quoi qu'il en soit, elle n'est plus uniquement le cri, catalysé par une autorité charitable, de classes défavorisées réclamant une prise en compte de leurs conditions de vie désastreuses, comme avant mai 68. Elle n'est plus uniquement le lieu d'une lutte idéologique menée par des dirigeants politiques souvent extérieurs à leur cause, mais aussi une solution trouvée par une jeunesse marginalisée par les dites crises économiques (post-modernes) des années 80 et 90. Nous venons de retracer l'évolution chronologique de l'histoire du squat. Nous avons vu que les revendications de ces mouvements révolutionnaires étaient doubles : D'abord "le droit à un logement décent", dû à leurs conditions de vie précaires et au droit à vivre autrement ensuite, lui-même fonction de la situation marginale de ces jeunes, sur la carte économico-sociale. Ces deux droits fondamentaux sont l'objet des deux chapitres suivants. Commençons maintenant par faire le point sur la législation au logement en Belgique.
IV. Le droit au logement Le droit au logement s'articule autour de deux arguments simples : Le droit à un logement pour tous ; Le droit à un logement décent ; 1. Le droit au logement pour tous Il n'est pas trop difficile de concevoir que ce ne soit pas le manque réel de logis qui justifie l'existence de sans logis. Nous l'avons vu, le problème est politique. Le parc immobilier se structure en marché. La propriété est un droit, le logement un bien qui se monnaie. Le squat, synonyme de crise du logement, n'a jamais émergé d'une pénurie réelle de logements, mais toujours de son inadéquate répartition. C'est la tendance à l'exploitation de la politique immobilière des propriétaires qui est dénoncée. Pour réagir à ces problèmes d'accès à un logement, ample dans l'après-guerre, la France s'inventa, entre autre, un droit de réquisition des immeubles vides. Elle ne l'appliqua que de très rares fois, notamment en 1961-1962 pour accueillir les rapatriés d'Algérie et en 1992, après la création d'une nouvelle loi, la loi Besson, permettant l'application du droit de réquisition dans des cas exceptionnels de nécessité et d'urgence et "à condition que la présence dehors de ces sans-abri à reloger soit de nature à troubler l'ordre public." [38] Qu'en est-il en Belgique ? Ce ne sont pas les circonstances exceptionnelles d'après-guerre qui ont stimulé la création de notre loi "Onkelinx" réglant le droit de réquisition, mais bien le fléau de pauvreté et la crise du logement actuels. En effet, la situation est alarmante. Pour prendre un exemple local, nous citons Germain Dufour, à propos de Liège, pour expliquer la contradiction entre les logements vides (environ 1400 maisons) et le nombre de sans-logis en progression (environ 400) : "A Liège, on connaît, au minimum, une dizaine de personnes qui dorment dans la rue, sur des cartons. Il y a aussi tous ces gens qui passent par les maisons d'accueil, soit quelque 200 personnes. Avant les maisons d'accueil étaient occupées en hiver, mais maintenant elles ne sont plus jamais vides. Et puis, il y encore ces gens qui sortent du Petit Bourgogne sans savoir où aller. Lantin est également un gros fournisseur de sans-domicile. Quand ces personnes sont libérées et quittent la prison, que se passe-t-il ? Elles se retrouvent dehors, dorment dans les cafés... Il y a encore le monde du squat, plus les illégaux, les demandeurs d'asile déboutés qui logent chez l'un chez l'autre... La police trouve aussi des gens qui ont logé pendant une dizaine de jours dans leur voiture. L'ASBL "La teignouse" a attiré l'attention sur ces personnes qui vivent dans les caravanes,... Et à côté de cela, il y a toutes ces maisons vides !" [39] On comprend l'urgence de la loi Onkelinx qui est sujette à un arrêté royal depuis le 30 décembre 1993. La loi stipule le droit de réquisition de tout bien abandonné depuis plus de six mois et de mettre le dit bien à la disposition de sans-abri et ce moyennant un juste dédommagement au propriétaire. L'acte de réquisition doit être prononcé par le bourgmestre de la commune dans laquelle se trouve le bâtiment visé. Le seul bourgmestre qui osa héroïquement, soutenu par le ministre Willy Taminiaux, se lancer dans le processus de réquisition est Jacques Rouselle, le bourgmestre de Philippeville. Une fois n'est pas coutume, et l'exception confirme la règle, mais c'est malgré tout rassurant. Nous vivons en démocratie et un arrêté royal peut réellement faire force de loi. C'est donc avec une ironie certaine que nous évoquons l'existence de cet arrêté. Le rôle d'un bourgmestre est héroïque, dans ce sens qu'il doit se battre contre le système de pouvoir, pour tenir un discours social cohérent : Comme l'explique Albert Eylenbosch, président de l'Union des Villes et des Communes, c'est un suicide politique pour le bourgmestre qui réquisitionnerait : "L'exercice de ce droit pourrait avoir affaire beaucoup plus avec une politique immobilière et de relations avec les propriétaires qu'avec le bien-être des sans-abri." [40] De plus, le bourgmestre qui réquisitionne oblige de fait son C.P.A.S. à payer un minimex. De la même manière, l'ouverture de centres de réhabilitation sociale est souvent négligée par crainte d'attirer des sans-abri supplémentaires. Ce n'est pas tout. Une transformation fut réclamée et obtenue par le front des propriétaires. "Avant de réquisitionner des immeubles privés, la Ville serait de toute façon obligée de regarder s'il n'existe pas dans son propre patrimoine des immeubles à mettre à la disposition des sans-abri." [41] Cette adaptation de la loi est louable pour son souci de respect du droit de propriété des privés, mais inadmissible pour les mal-logés. Aucun texte légal n'oblige réellement les communes à reloger les sans-abri dans ses propres bâtiments vides. C'est là que se situe le cul-de-sac de la loi. De plus, vu leurs capacités financières limitées, il faudrait, de toute façon, de trop longues années aux communes mises à l’examen pour réhabiliter l'ensemble de leur patrimoine parfois fort dégradé. Pendant ce temps, libre au privé de geler son bien ou/et de le laisser pourrir (une taxe lui en donnant le droit). Ce non-sens juridique, argumentable de bien d'autres manières encore, est et a souvent été dénoncé. Germain Dufour réalisa plusieurs perquisitions illégales et le parti écolo enterra symboliquement la loi Onkelinx. Comme le souligne Daniel Behar, pour le périodique MéMO, le débat relatif au droit du logement "se résume à l'alternative entre la compassion et le marché". Et c’est grave, à notre époque, où "l’émiettement social signifie le plus souvent l’indifférence à l’Autre." [42] 2. Le droit à un logement décent Ce droit trouve son origine dans l'article 23 de notre constitution qui consacre le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine. Il est donc d'importance capitale. Or, en 1988, la Région Wallonne estimait à 200.000 le nombre de ménages touchés par l'insalubrité sur son territoire. Il est évident que la loi Onkelinx n'est pas la seule mesure prise pour reloger les nécessiteux et combattre l'insalubrité. En Belgique se structure un réseau hypercomplexe de mesures d'insertion. Un grand nombre d'intervenants articulent directement la question du logement. Des financements peuvent venir des Provinces, Régions, de l'Europe, ..., et être redistribués aux communes, ainsi qu'à diverses associations sociales (A.D.I.L., D.A.L, C.P.A.S., ...) et religieuses qui luttent toutes pour résoudre le problème du logement. Ces financements peuvent concerner différents types de population précarisée (du clochard à la famille logée dans l'insalubrité). La prime à la rénovation, la prime de déménagement (d'un logement insalubre), le système de bail glissant, le bail emphytéotique, la taxe sur les bâtiments insalubres sont autant d'aides financières qui interviennent en amont du droit de réquisition et qui, dans l'ensemble, visent également à enrayer la dégradation de l'habitat et l'insalubrité. La politique belge semble consciente que son indice démographique est à la baisse, que l’expansion indéfinie du paysage construit atteint une forme de saturation (notre pays est le deuxième plus dense au monde) et que la production de logements sociaux ne compense pas la formation annuelle de taudis. Elle favorise de plus en plus, dans le domaine social, la réhabilitation. Le ministre Willy Taminiaux responsable du ministère de la région wallonne de l'action sociale, du logement et de la santé est au centre du débat et semble se démener. Il élabore, depuis plusieurs années, un plan d'action appelé code du logement visant à "mettre en oeuvre le droit à un logement décent pour tous et prioritairement pour les personnes à revenus modestes et en état de précarité." [43] Il a évidemment constaté l'inapplicabilité de la loi de réquisition et son code tente notamment de rendre viable l'utilisation de la loi Onkelinx. Le code est encore au stade de projet. En voici les grandes lignes concernant le droit de réquisition : La procédure instaurée doit être initiée par les Communes, les Provinces, les Centres Publics d'Aide Sociale, les régies communales, la Société wallonne du logement, les Sociétés de logement de service public, le Fonds du logement des familles nombreuses de Wallonie, les Agences immobilières sociales. Deux phases caractérisent la procédure : - "Lors d'une phase amiable, l'opérateur propose au propriétaire de l'immeuble de prendre son bien en gestion ou en location, afin de le mettre lui-même en location ou en sous-location. (...) Si les parties concluent un contrat de location, celui-ci est soumis au Code civil. L'opérateur peut remettre le bien en état. - Si la phase amiable échoue, la phase judiciaire est ouverte. L'opérateur doit préalablement mettre le propriétaire en demeure d'occuper son bien ou de le mettre en location dans les six mois. (...) Le Gouvernement déterminera les conditions de mise en gestion du bien. Le Code Civil ne s'appliquera donc que de manière supplétive à la relation contractuelle unissant l'opérateur au locataire. Les loyers, que ce soit en phase amiable ou judiciaire, sont perçus par l'opérateur immobilier, ils sont ensuite ristournés au propriétaire après imputation des divers frais exposés par l'opérateur (frais d'entretien, de mise en location, de travaux,...) (...)Toutes les communes auront le droit d'être desservies par une société de logement social. Dans ce cadre, des subventions régulières leur seront accordées pour des opérations de rénovation, la création immobilière sociale, etc. le monde associatif n'étant pas oublié. Le Code permet d'agréer les associations impliquées dans la mise en oeuvre d'un droit au logement et d'en faire des opérateurs." [44] Avant tout commentaire, nous voudrions nous questionner sur le sens même de ces recherches. Si la concession faite au privé de n'entamer aucune réquisition avant que toutes propriétés appartenant aux communes concernées n'aient elles-mêmes été exploitées, alors ces propositions ne sont que façade, bonne volonté politique inutile et inefficace. Pour nous, la réhabilitation (sociale) est, comme nous le disions déjà avec Engels, la destinée de la société post-moderne. Ce code semble orienté dans ce sens, et notre but n'est donc pas maintenant de critiquer ses dispositions, mais d'abord de démontrer qu'elles ne sont pas suffisantes. Le vieillissement du bâtiment est inévitable et concerne l'ensemble du parc immobilier. N'est-il pas évident pour nous, architectes, qu'un bâtiment vide se dégrade plus vite que lorsqu'il est habité (sauf peut-être surpeuplé, soit insalubre) ; attaqué par le gel, l'humidité, l'eau, mais aussi le vandalisme, et le vol (de matériaux). Les frais que nécessite une restauration légère (peinture, entretient) sont incomparablement moins importants que ceux imposés par la restauration lourde (fondation, toiture, structure). Toute restauration légère négligée, peut accélérer la dégradation du bâtiment et devenir restauration lourde. Le nombre de bâtiments vides et de logements insalubres habités, ne pourra jamais être durablement et entièrement résorbé, avec l'ampleur des moyens politiques et sociaux mis en place. Nous pensons même pouvoir affirmer que, si tout l'argent nécessaire à la réhabilitation de l'ensemble du parc immobilier était soudain disponible, la salubrité et l'utilisation maximale de celui-ci ne pourraient de toute façon être atteintes. De fait, cette réhabilitation prendrait du temps, et que ce même temps servirait toujours à la dégradation et à l'abandon d'une partie de ce parc. Il faut accepter cette idée et non pas celle d'exclusion, de remise à des jours meilleurs de la situation des plus démunis, ni celle d'ailleurs de la démolition systématique. Cette dernière laisse souvent derrière elle des trous douloureux dans le tissu urbain... Si l'on se penche de plus près sur le détail du dispositif proposé sur le droit de réquisition par le code du logement, force est de constater que ces logements réhabilités au compte-gouttes, ne seront destinés en réalité qu'à une infime minorité de gens qui en expriment le besoin. Ces élus sont sélectionnés selon un tableau hiérarchique de priorité qui attribue à chaque catégorie de nécessiteux un nombre de points à faire valoir pour l'accès à un logement. Les plus mal lotis seront les premiers servis. La catégorie prioritaire est formée par : "- Le locataire qui doit quitter un logement ayant fait l'objet d'un arrêté d'inhabitabilité. - L'occupant d'un logement reconnu inhabitable par les agents de la division du logement. - Le locataire qui doit quitter un logement ayant fait l'objet d'un arrêté d'expropriation. - Le locataire qui doit quitter un logement insalubre par surpeuplement. - La personne qui se trouve dans un cas extrême urgence sociale, soit la personne qui : ° a été victime d'un événement calamiteux ; ° est reconnue sans-abri par un Centre public d'aide sociale ; ° quitte une caravane qu'elle occupait à titre de résidence principale." [45] Willy Taminiaux le dit lui-même, cette notion regroupe beaucoup de monde! Beaucoup trop de monde, selon nous. L'inégalité des chances persiste et seul, le droit de contrôle de la morale dominante est renforcé. Le droit de défendre ses droits (au logement) est le même pour tout le monde. Mais les moyens dont dispose chacun pour faire valoir ses droits, sont, eux, bien inégaux. Ces moyens sont l'argent peut-être, et la place dont jouit le candidat dans l'opinion publique, sûrement. Pour illustrer notre propos, référons-nous aux quatre types de candidats que le ministre Taminiaux choisit pour illustrer la diversité des réalités sociales contenue dans la catégorie prioritaire : " - les clochards qui logent sous les ponts ou dans les abris de nuits ; - les victimes de catastrophes naturelles ou sinistres et qui ne peuvent se reloger (incendies, inondations,...) ; - les expulsés de leur logement ; - les habitants des squats." [46] Si la décision, face à l'opinion, était entre vos mains, qui secourriez-vous en premier ? La victime d'incendie qui en fait la demande ou le clochard qui loge dans l'abri de nuit. L'exproprié ou le squatter ? La situation d'urgence exceptionnelle ou celle du quotidien ? Une chose est sûre, ce code n'assistera pas tout le monde et le nombre de sans-domicile-fixe continue de s'élargir et l'origine des personnes atteintes se diversifie et touche, plus que jamais, la jeunesse. Nous terminons ce chapitre sur le douloureux constat que la route pour le droit au logement pour tous est encore longue et que la loi Onkelinx et le code du logement ne sont pas des mesures appropriées à la réalité. Ne faut-il pas alors comprendre les squatters de tout temps qui décident de ne pas remettre le sort de leur vie dans les mains d'une assistance qui ne peut les secourir. Les squatters d'aujourd'hui réclament le droit de vivre autrement, autrement que dans l'aliénation à une aide sociale comme seule perspective de vie. v. Revendications à vivre autrement Nous voudrions commencer ce chapitre par un rapide tour d'Europe pour juger de l'influence des politiques locales et globales sur la nature et les buts menés par les collectivités de squatters dans les différents pays. Nous verrons que la Suisse semble tolérante à l'égard des squats. Ces derniers s'y développent alors rapidement et en grand nombre. La nature des revendications évolue, se transforme. Le squat est un laboratoire urbain. La France et l'Espagne, chacune à leur manière, répriment constamment les squats ce qui semble limiter la portée des revendications de ceux-ci, tout en nourrissant une constante force d'opposition. Mais commençons notre tour d'Europe par la Belgique. Nous avons vu que le système légal belge n'empêche pas l'exclusion. Tentons maintenant de décrire l'attitude du politique face aux squatters et à leurs revendications. 1. Squat et politique A. En Belgique La politique belge semble ambiguë, tiraillée entre l'envie de réintégrer ses citoyens et le sentiment d’être potentiellement menacée par les dissidents. Si nous abordons le squat comme un phénomène strictement politique (ce qui serait une erreur), nous sommes tentés de dire que plus la revendication médiatisée des squatters sera de nature à remettre en question l'ensemble des pans de l'organisation sociétaire, plus le danger et la répression planera sur elle. Tentons une analyse en ce sens sur base des trois squats que nous connaissons le mieux en Belgique. LE COLLECTIF SANS NOM : Le Collectif sans Nom est connu pour avoir investi un bâtiment abandonné, juste en face de la célèbre porte de Hal à Saint-Gilles (commune dont le bourgmestre, Charles Picqué est aussi le président de Bruxelles Capitale). La réaction communale à l'égard des squatters fut d'abord la suivante : "Tant que les squatters ne troublent pas l'ordre public, la commune ne les délogera pas. C'est un problème, certes, mais à régler avec le propriétaire des lieux." [47] Quels sont les objectifs que le Collectif s'est donnés ? Comme l'un des sans-nom l'explique pour le journal Le Soir : "Nous voulons créer un lieu permanent de possible. Un lieu de création d'un carrefour de luttes. Un autre devenir, tentant de relier aussi bien les différents ensembles de la production humaine (le culturel, le social, le politique,...) que la pluralité de la vie (les activités, les loisirs, la création, les rencontres, la militance,…). Ce lieu, nous l'appelons centre social." [48] Après cinq mois d'occupation, le Collectif fut expulsé. Selon Claude Javeau, professeur de sociologie à l'université libre de Bruxelles : "Ces méthodes ont quelque chose de dérisoire et de grotesque. Elles ne font en tout cas qu'alimenter le mouvement de résistance." [49] C'est effectivement le cas. Le bâtiment est vide, mais le Collectif squat déjà un autre bâtiment et ne compte pas s'arrêter de revendiquer. Une phrase, presque un dicton, que nous avons rencontré dans la plupart des squats ne dit-il pas : "Un squat fermé, est un nouveau squat qui s'ouvre !". Maryvonne David-Jougneau docteur en sociologie, dans un article intitulé "Le dissident institutionnel : un marginal ?" explique bien le conflit. Dans notre démocratie, le squatter est un dissident institutionnel. "Le dissident en appelle aux principes pour contester les pratiques qui ne leur sont pas conformes. Sa démarche est d'ordre éthique, elle révèle la pleine dimension de l'individu comme acteur social (…) Le dissident est donc tout sauf un a-social. Ce qu'on lui reproche souvent c'est plutôt son trop grand investissement social. (…) l'individu dissident se fait toujours rejeter, parce qu'il propose une autre manière de jouer son rôle que beaucoup ont intérêt à trouver déplacée." [50] La revendication à tendance universalisante effraye le politique et étouffe le débat en brimant les forces de citoyens-dissidents qui ne peuvent que très difficilement dans ces conditions, élaborer, complexifier, nuancer, faire évoluer leur lutte. Le blocage semble complet, mais les contradictions ont tout de même été soulevées et portées devant l'ensemble de la société. LE SQUAT DE JONRUELLE : Le squat de Jonruelle, à Liège, a connu une issue plus heureuse dans ses confrontations avec les autorités. Le bail à la rénovation est sur le point d'être accordé aux squatters liégeois. Le ministre Willy Taminiaux prit même le temps de visiter les lieux et de montrer son soutien aux squatters. Selon nous, ce succès fut obtenu grâce à une heureuse combinaison d'événements. D'abord, l'attitude des squatters : ceux-ci ont adopté une politique conciliante face à la propriétaire des lieux à qui ils envoyèrent, chaque mois, en Italie, un loyer de deux mille francs. Celle-ci qui avait reçu le bâtiment en héritage de son père, ancien immigré, ne refusa pas ce loyer mais intenta cependant un procès. Le débat d'opinion était lancé. Dans la lutte médiatique, ce sont surtout le droit au logement et la condition misérable des habitants, qui furent mis en avant. De plus une équipe de cinéastes réalisa un film, sensibilisant les gens au mode de vie des squatters, pour "briser les préjugés et montrer que la marginalité, c'est aussi un choix d'existence" [51]. En effet, l'intrusion dans leur quotidien, proposée dans le film, n'avait pas, selon nous, pour but de donner une portée universelle aux revendications des occupants, mais plutôt à nous aider à les comprendre, en nous les présentant comme une bande de jeunes attachants et non comme dissidents. Cet angle de vue sur le squat aura peut-être attendri l'opinion et influencé le politique. N'y a-t-il pas d'autres raisons qui justifie l'ouverture du politique aux négociations ? Nous voudrions rendre clair, que lorsque toutes les associations relatives au droit au logement supportent l'initiative, il en va de la réputation et de la crédibilité des autorités concernées d'agir en conséquence et de ne pas soulever inutilement les contradictions de notre système légal. Effectivement, la négociation est ouverte et le politique, mobilisé et responsable. Toutefois, la situation reste complexe. Il est vrai que le politique est sollicité dans le seul cadre du droit au logement, ce qui minimise la portée des enjeux des revendications. Mais pourquoi alors, les trois autres squats liégeois, furent-ils persécutés ? Tous pourtant semblaient désireux d'un système de bail démocratique à rénovation. Notre analyse politique de la question est la suivante. Ce qui détermine le discours politique face au squat, est le type de propriétaire. Nous pensons que l'opportunité était bonne pour le politique de dénoncer et de juger l'attitude irresponsable de la propriétaire du bâtiment rue Jonruelle. En effet, elle n'est pas contribuable belge, elle n'a jamais visité le bâtiment, elle n'a pas refusé le loyer symbolique, et envoya sa fille, ne pouvant se déplacer, pour le procès. Les moyens donnés à la défense du propriétaire sont faibles, l'opinion conquise, le bouc émissaire parfait. Les squatters remportèrent victoire. A notre connaissance, c'est un cas unique en Belgique (en Wallonie ?). B. A Genève La politique d'une ville comme Genève, nous expliquait un squatter genevois est dans l'ensemble favorable aux squats. Elle les étudie : "Alors là, ils ont voulu étudier ça, et puis effectivement ça prend des années, ils nous observent un peu comme si on vivait dans un biotope, quoi. Ils regardent comment ça se développe, si ça bouge par-là, si ça bouge moins, si y en a qui meurent, s'il y en a qui s'agrandissent, si on a tous les mêmes cheveux. (rire)" La Suisse, terre prospère, et qui a le goût pour des recherches expérimentales à vocation sociale, étudie et tolère les squats. Cette excellente initiative aura permis à plus de 200 squats, rien qu'à Genève (environ 400 000 habitants), de redonner un sens social à autant de bâtiments ainsi qu'un sens et un coup de pouce à la vie de milliers de squatters. Ressort-il quelque chose de ces études ? "Oui, il y a plein de choses qui en ressortent, du simple fait que par exemple un des plus grands centres culturels qu'il y ait à Genève est un ancien squat. Que les autorités ont dû balancer je sais plus combien de millions dans le bâtiment ! Y a une salle de concert. Elle donne vachement bien pour une rénovation,… Mais c'est une salle de concert vachement alternative, donc ça va ! A cet endroit tu vas payer l'entrée 5 à 8 francs (suisses) pour un concert, après tu vas boire des bières pour deux francs, etc. C'est pour ça que personne n'a réagit. C'est clair que si on aurait commencé à payer 15 balles d'entrée et les bières à cinq francs, c'est vrai qu'on aurait dit, on s'est bien fait enc..." Le squatter nous expliqua ensuite que l'aspect démocratique des lieux de culture et d'échange qu'ils mettent en place dérange parfois. Les petits restaurateurs et cafés qui payent tous des permis, licences, se plaignent de cette concurrence déloyale. Il s'agit là d'un conflit urbain. Selon une autre source, celle de mon cousin genevois, il paraîtrait qu'en ce moment même la situation de plusieurs squats est mise en danger. Dans une ville où les squatters récupèrent des ordinateurs d'avant dernière génération dans les poubelles, la production alternative se développe facilement et devient un agent économique qui ne respecte pas les règles (préétablies). Les moyens et les valeurs articulées par les associations sont différentes. Ils varient, selon nous, avec le taux de tolérance des pressions politiques. Genève est tolérante, elle découvre des gens qui s'organisent et chamboulent l'équilibre économique de la ville. En Hollande (autre pays en relativement bonne forme économique), les squats "Krakers" ont la réputation d'être des parfaits petits repères de dealers. C'est là un débat de fond sur la possibilité d'être d'une économie alternative. Nous laissons la question ouverte. L'espérance de vie d'un squat est courte. Genève est une exception. En France, la situation est différente. Donnons d'abord l'avis d'un squatter genevois qui en a visité quelques uns là-bas : "Alors en fait je me suis rendu compte qu'en France les squats, pour survivre, ils ont une pression politique beaucoup plus forte que nous, c'est-à-dire qu'eux, ils doivent se battre tous les jours et être très très forts, puis un jour ils savent qu'ils vont perdre. C'est pas comme nous. Nous, on a quand même réussi à regagner l'immeuble. Puis bon, on n'est pas les premiers." Que ce soit dans le silence ou sous les grands feux des projecteurs, la répression finit presque toujours par s'abattre sur le squat. La teneur et l'ardeur de l'insoumission sont fixées par la pression politique. Cependant la Suisse a retiré autre chose de l'étude sur les squats : une nouvelle politique de réhabilitation. "Y a déjà des gens qui habitent dans des immeubles couronnés (prestigieux ?) alors que c'étaient des squatters. Nous ici on va recevoir une bourse de l'Etat, quelque chose comme 300, 400 milles francs suisses. C'est que pour le projet de rénovation de l'immeuble. En premier, c'est à nous de savoir combien ça va nous coûter, alors on a fait une étude. Nous, on a une garantie sur 10 ou 15 ans en fixant un loyer sur chaque appartement, tout ça va être plus ou moins remboursé. Mais ça va toujours être des loyers très bas : 150 francs, 200 FS(quatre fois moins cher que la norme locale). Nous ce qu'on va refaire, c'est toute l'installation électrique et sanitaire, le toit, puis après on regarde ce qui reste comme tune. C'est nous qui avons la gestion de l'immeuble. On a un architecte dans le squat, c'est lui qui a tout calculé." Le fait marquant de ce récit ne se situe pas dans le principe du bail à rénovation, qui existe chez nous, mais réside plutôt dans le fait que les autorités concèdent ce bail à rénovation à des occupants illégaux, car motivés et préparés. Pour ne pas embellir la situation et trahir la réalité de la politique suisse, il faut tout de même signaler que la force de contrôle de l'Etat, si elle peut se montrer généreuse et permettre la rénovation, reste toujours libre de fermer le squat ou d'ignorer toutes propositions quelles qu'elles soient. En effet, le bâtiment qu'occupe le squatter interviewé a obtenu ce bail car celui-ci est classé. Les quatre autres immeubles squattés (mitoyens) ont également été sujets à des propositions de rénovations. Les squatters, à l'aide de leur architecte/habitant (dont nous reparlerons encore), ont soumis un cahier de charges aux autorités. Celles-ci n'ont rien voulu entendre. La commune montra même une politique hostile aux quatre squats concernés. Des tuiles menaçaient apparemment de tomber d'un des toits, la commune envoya les pompiers, ceux-ci disposèrent une installation de sécurité. Fixés aux planchers de l'étage, des pieux traversant les ouvertures, permirent à l'eau de s'infiltrer directement dans le bâtiment. Le geste était volontaire. C. A Grenoble Grenoble possède un des plus anciens squats français toujours vivants ; il a 5 ans. Après deux ans de lutte contre les procès verbaux, les sanctions financières, les forces de police, les squatters ont su forcer la mairie à reconnaître l'importance culturelle du lieu, rendue possible notamment grâce à la population très jeune de cette ville étudiante. Toute forme de répression à l'égard des squatters stoppèrent. La mairie contacta même les squatters pour leur demander de l'aide. Une troupe de théâtre grenobloise réclamait à la ville un local pour commencer ses représentations. La ville ne pouvait leur trouver une nouvelle localisation adéquate sur-le-champ. La troupe put se faire connaître, et entamer sa première saison dans le hangar industriel aménagé en laboratoire culturel par les squatters. Si la ville stoppa la répression, reconnut la force culturelle du lieu, elle ne fut jamais généreuse. Les squatters, un mois après l'histoire avec la troupe de théâtre, demandèrent à leur tour un service à la ville. Le site occupé par les squatters est un ensemble composé d'une maison isolée, du hangar précité, de studios d'artistes (anciens locaux administratifs), et d'un immense terrain vague, contenu entre deux hangars dont le squatté. Dans ce terrain vague où les squatters ont aménagé un potager, des espaces intimes sous les arbres, construit une cabane, etc… se sont récemment installés des gitans. Le mode de vie des gitans est complexe, et nous le comprenons mal, toujours est-il que la vie des squatters était menacée. Laëtitia, la plus ancienne squatter sur le site nous explique: "On n'osait plus organiser d'activité culturelle, il y eut beaucoup de vols, nous avons essayé d'entamer le dialogue plusieurs fois, mais c'est impossible ; et puis avec toute cette drogue, plus moyen d'être crédible; alors on a demandé à la mairie de les recaser. Ils nous ont répondu qu'ils ne pouvaient rien faire. Ça a duré six mois, c'était l'enfer, ils ont fini par reprendre la route". Cette incapacité d'agir de la mairie révèle une politique douteuse qui ne respecte pas, après avoir consommé, et préfère laisser s’entre-tuer les mouvements marginaux qui l'agitent. D. En Espagne Nous connaissons mal les squats espagnols, nous en avons trouvé deux, à Madrid et à Barcelone. Dans les deux cas, nous communiquâmes avec un occupant par traducteur interposé, hâtivement sur le pas de la porte. Il en ressort un discours radical d'insoumission, et de rébellion politique. L'organisation des deux squats semblait très structurée. A Barcelone, on nous refusa de visiter le building car l'accord sur le sujet devait être unanimement prononcé. (Le squat était de plus saturé de squatters de passage, vu les vacances et vu le déroulement d'une fête populaire dans le quartier de Barcelone le plus squatté (10 maisons)). La pression politique semble très forte, parfois violente. Le squat en devient d'autant plus révolutionnaire. Selon les échos, le squat espagnol est soit anarchiste (noir), soit maoïste (comme en France dans les années 70). L'imagerie du squat semble aussi plus s'affirmer comme insurrectionnelle. Calicot, drapeau noir et sigle d'occupation. Une connaissance barcelonaise nous a transmis une information intéressante (uniquement oralement, le courrier tardant). Le principal journal d'extrême droite de la ville, celle-ci contenant une quarantaine de squats, définissait, dans un article le squatter comme : le clandestin qui occupait votre maison quand vous n'y êtes pas. Quand on se figure la quantité de résidences secondaires que nombre de Catalans possèdent, on imagine la panique. Ce genre de définitions me semble très dangereux, hors-propos et anéantit toute la portée positive des squats. Les bâtiments squattés dont nous avons la connaissance était durablement vides depuis au moins cinq ans ; de plus le droit de réquisition belge ne sanctionne-t-il pas lui les bâtiments vides depuis plus de six mois ? Si nous jugeons les critiques de l'extrême droite comme hors-propos, nous voudrions présenter les photos ci-après, elles, bien à propos. Ce sont des vues de bâtiments anciennement squattés. Les photos sont prises des mois après l'expulsion des squatters par les forces de l'ordre et son artillerie lourde. Le bail à rénovation est loin. 2. Les origines sociales des squatters Avant d'envisager le mode de vie spécifique des squatters, leur quotidien, nous voulons comprendre ce qui les a poussés un jour à choisir le squat. Pour répondre à cette question, nous nous référons encore à Dominique Duprez qui fût chargée de réaliser une étude sociologique sur le squat de Lille-Fives pour le Ministère de l'Urbanisme et du logement. Sa recherche était intitulée "Les revendications à vivre autrement. Déclassements, paupérisation, marginalité et nouveaux rapports à l'espace". Dominique Duprez se pose la question : Quelles sont les itinéraires individuels que tous les squatters (d'origines sociales très variées) ont réalisés avant de se retrouver, à un moment donné de leur vie, ensemble ? Elle procéda, dans ce cadre, à établir un dossier d'enquêtes composé de récits de vie d'une quinzaine de squatters. Sa méthode consiste à obtenir de l'interviewé qu'il raconte sa vie en essayant de lui faire analyser plus particulièrement les sauts qualitatifs qui caractérisent sa biographie. Dans l'analyse de ces histoires de vie, il apparaît que la diversité des trajectoires oscille entre la situation du petit bourgeois déclassé et celle du loubard déchu d'origine prolétaire. Dressons donc le portrait de ces différentes catégories de squatters telles que Dominique Duprez les présente. Nous nous y appliquons parce que la majorité des squatters que nous avons rencontrés de par l'Europe s'insère, pour autant que nous puissions nous référer à nos propres observations, effectivement dans ces grandes catégories. Notre but est simplement d'évoquer les principales portes d'accès au squat. A. le petit bourgeois traditionnel déclassé "Ils ont eu un itinéraire scolaire relativement spécifique par rapport à leur classe d'appartenance : achèvement d'un cycle d'étude secondaire, tentative d'insertion à l'Université. Par ces trajectoires, ils ont un habitus (le concept est emprunté à Bourdieu) proche des membres de la petite bourgeoisie intellectuelle. Derrière ces ressemblances, ils sont différents. L'obtention du baccalauréat s'est fait à un âge anormalement élevé et les études se sont soldées, le plus souvent, par un échec. ( …) Leur discours est ambigu : ( … ) ils aspirent à des types d'activité professionnelle qu'ils savent inaccessibles. Très en marge du marché de l'emploi, ils exercent au mieux, quelques intérims dans des métiers d'ouvriers ou d'employés non qualifiés, mais le plus souvent vivent de combines." [52] B. A l'autre extrême, on trouve le loubard déchu Ils sont minoritaires, et souvent plus âgés (30-40 ans) que les autres catégories de squatters. "Ils appartiennent aux strates inférieures de la classe ouvrière avec les itinéraires classiques des jeunes sous-prolétaires dans les circuits de la délinquance juvénile, (et rentrent parfois dans les filières de la grande délinquance). (…) Une période de déchéance finit par les atteindre. C'est alors qu'ils se stabilisent dans un statut marginal. (…) Ils jouent un rôle important dans la nouvelle socialité du milieu des squatters : dans un système d'échanges informels, ce sont les plombiers, les menuisiers,... d'une société micro-locale." [53] Ils possèdent un savoir-faire, alors que les petits bourgeois déclassés ont surtout un savoir-dire. Entre ces deux pôles, Dominique Duprez situe encore deux autres catégories de squatters. C. Jeunes issus de milieux ouvriers traditionnels "Avec le lycée s'est établi une rupture avec le milieu familial et leur place prévisible dans le système de reproduction sociale. Cela commence souvent par la rencontre de la musique et de la drogue au lycée. Il y a le voyage qui est le seuil qui suit les études : la découverte de l'Afrique, de la néo-ruralité en France. Après avoir cohabité avec des amis, ils ont trouvé dans le squat un refuge qui leur permet d'échapper à la contrainte du travail routinier. Ils sont souvent médecins (nous avons aussi rencontré deux architectes). Ils occupent des emplois subalternes par intermittence. Ce sont certainement ceux qui assument le mieux la désignation de squatters." [54] D. Etudiants et travailleurs sociaux "Dans ce cas, le squat est avant tout une stratégie d'opportunité ; leur mode de vie est moins précaire, ils ont les attributs culturels de la marginalité mais pas le système de contraintes qu'elle provoque. Ils sont d'ailleurs beaucoup moins intégrés au quartier que les autres" [55]
3. UN AUTRE ART DE VIVRE Pour comprendre en quoi l'occupation illégale est une solution pour les squatters et constitue un moyen de revendiquer une vie alternative, il faut non seulement analyser les caractéristiques sociales des squatters, mais aussi comprendre leurs modes de vie spécifiques et les orientations idéologiques de leurs collectivités. Lors de l'étude des squatters du quartier de Lille-Fives, nous avons déjà expliqué qu'à côté de leurs conditions de vie plutôt misérables, voisines du sous-prolétariat traditionnel, se dégage une sorte de nouvel art de vivre, une nouvelle socialité. Nous voudrions maintenant tenter d'expliquer pourquoi les squatters revendiquent le droit de vivre autrement. Comme nous l'avons vu lors de l'élaboration des quatre catégories de squatters, le processus de marginalisation qui amène ces hommes et femmes à squatter est souvent déclenché dans la période de sortie des études, c'est-à-dire lors de l'organisation de leur transition professionnelle. Selon les origines sociales du squatter, cette marginalisation sera interprétée et assumée différemment. La famille, le système éducatif, le système d'insertion, l'état, les entreprises contribuent à créer des aspirations en termes de choix de métier, de modes de vie, à façonner un habitus. Plus la trajectoire prise par le jeune sera ressentie comme une forme de déclassement par rapport à son habitus en pleine crise d'identité, plus la marginalité fonctionnera pour celui-ci comme une forme de reclassement symbolique. Ce déclassement semble principalement vécu pour les squatters de classe moyenne et petite-bourgeoise, bien que réel pour toutes les catégories de squatters. Selon nous, c'est ce reclassement symbolique qui motive, articule et constitue la nouvelle socialité et les revendications à vivre autrement. Le squat devient un choix. Nous voudrions essayer de définir en quoi ce reclassement symbolique nous paraît hautement politique et donc porteur d'enjeux pour le futur de notre société. En effectuant un reclassement symbolique, les squatters démontent, contre- argumentent les discours qui les ont déclassés, marginalisés : ceux tenus par l'Etat, les systèmes éducatifs et d'insertions, la famille et les firmes, auxquels ils furent tous confrontés et développent une volonté politique autre. Le squatter développe donc, dans l'action présente, une conscience politique articulée à sa propre perspective de vie, basée dans la précarité. Cette conscience politique est à la base de l'art de vivre des squatters. A quelles pratiques humaines les questions soulevées et les réponses suscitées par cette conscience et cette volonté d'agir politiques s'adressent-elles ? Nous pensons que, potentiellement, tous les domaines sont concernés : le rapport à soi, le rapport à l'autre, le rapport à l'environnement (la médecine, la psychologie, la sociologie, la sexualité, la famille, l'économie, le droit, l'éducation, le loisir, l’écologie, l’urbanisme, l’architecture, l'art, etc.). Nous avons choisi, dans le cadre de ce mémoire, de n'évoquer que certains axes de définition d'un nouvel art de vivre. Nous retenons d'une part les axes qui nous semblent les plus communément investis de revendications nouvelles par l'ensemble du mouvement de squatters (l'art de vivre le travail et l'art de vivre ensemble) et d'autre part, au chapitre suivant, ceux qui concernent directement nos compétences (l'art de vivre la ville et l'habitat).
A. L'art de vivre le travail Notre intention n’est pas de polémiquer sur ce sujet, mais nous savons tous que le manque de travail salarié est à l'origine de la précarité de beaucoup de ménages et que ce manque de travail ne permet parfois plus à l'individu d'avoir accès à d'autres droits fondamentaux tels que le droit à vivre en famille (comme nous l'avons dit en parlant de la situation en France à la libération), le droit de disposer d’un logement, le droit de disposer d’un logement décent, etc. Le droit au travail n'est pas réel pour tous. Les structures étatiques dominées par une économie transnationale, ne savent plus « sécuriser », intégrer, reloger tous ceux à qui on refuse le droit au travail. Dans ces conditions, pour beaucoup c'est la rue, ne fut-ce que temporairement (bien que l'on sache à quel point le parcours de réinsertion est difficile une fois qu'on touche au bitume). Ce constat plane comme une épée de Damoclès au-dessus des précarisés, des exclus du travail salarié ou des sous-employés en puissance, que sont les squatters. Cette situation leur donne, selon nous, l'énergie et la volonté d'assumer l'illégalité de leur acte peut-être et de construire dans le présent un art de vivre qui puisse les définir, sûrement. Les squatters ne sont ni les seuls déclassés à tirer ce constat, ni les seuls à tenter avec peu de moyens, de construire un art de vie qui leur soit adapté. Dans ce sens, nous sommes persuadés que la volonté politique des squatters est assimilable à celle d'un ensemble plus large d'acteurs. Paul Grell et Anne Wery, sociologues canadiens, dans leur recherche sur la condition de chômeur intitulée « Héros obscurs de la précarité », identifient ces acteurs. Ce sont les chômeurs à la recherche d'emploi, les personnes confrontées aux formes de précarisation de l'emploi (travail à temps partiel involontaire, travail temporaire, etc.) et les exclus volontaires ou involontaires de la population active (travailleurs au noir, assistés sociaux…) qui "tentent de repousser cette soi-disant rationalité économique au profit d'autres rapports à l'existence, et décident de vivre comme si tout dépendait d'eux. Pour eux, se comporter autrement serait criminel, car ce serait accepter la disparition presque totale de valeurs positives. Ils questionnent la raison d'une organisation de l'existence sans rapport réel avec la vie sociale, non pas par discours et manifestations, mais en refusant énergiquement l'aliénation dans le travail, la détérioration de leur personnalité, la sclérose des institutions. Ne seraient-ils pas les vrais individus de notre temps qui, dans leur résistance journalière à la raison économique, font surgir des questions et des réponses, des intentions et des projets, et développent dans les faits une politique de la vie quotidienne qui se fonde sur la liberté d'agir et la possibilité de se créer une organisation pour soi et pour les autres qui favorise l'autonomie ?" [56] Nous le croyons. Ce sont, les héros obscurs de la précarité et tous ensemble, ils participent, selon nous, à une véritable mutation culturelle, morale et politique, pour eux-mêmes (et pour la société entière). Les squatters ont compris, comme l’exprime André Gorz, philosophe politique français actuel, que "l'autonomie dans le travail est peu de choses en l'absence d'une autonomie culturelle, morale et politique qui la prolonge et qui ne naît pas de la coopération productive elle-même mais de l'activité militante et de la culture de l'insoumission, de la rébellion, de la fraternité, du libre débat, de la mise en question radicale (celle qui va à la racine des choses) et de la dissidence qu'elle produit." [57] Nous avons pu observer que beaucoup de squatters ont en commun "le rejet de l'éthique du travail, de l'abnégation, du sacrifice, de l'épargne, du remettre la vie à plus tard et du dévouement obligatoire. Ils contestent la raison instrumentale - c'est-à-dire, l'utilisation des choses et des gens comme moyens en vue de fins qui elles-mêmes sont les moyens d'autres fins ainsi de suite- au nom d'une éthique du souci de soi, des autres êtres vivants, de tout ce qui demande à être protégé et soigné." [58] Nous pensons que ces positions politiques de refus sont communes à l'ensemble des squats que nous avons visités en Europe, car à notre époque, elles se développent en réaction aux pouvoirs de domination grandissant des puissances transnationales sur la conception du travail. Nous voudrions encore citer Anne Wéry et Paul Grell, pour interpréter nos observations concernant l'attitude face à l'idéologie capitaliste de la société salariale : "On constate un désinvestissement par rapport au travail salarié, un épuisement graduel des motivations économiques, une atténuation de l'emprise de l'imaginaire de la consommation, une usure de la culture d'usine et de bureau, une contestation de l'autorité, une réticence à l'égard de règles simplement héritées ou reçues, etc. Les pratiques de la débrouillardise dénotent une valorisation du temps et se substituent progressivement au travail pour un salaire. Lorsque ces pratiques sont dûment expérimentées, elles se cristallisent dans des modes de vie où l'on travaille pour soi et pour les autres, selon son rythme et ses besoins. (...) Si les situations de départ sont chaque fois différentes, on finit par se retrouver devant la même question, à savoir : la possibilité et la demande d'autonomie." [59] Nous voudrions donner un exemple. Nous avons rencontré une charmante Algérienne dans le squat le Goulet à Chêne-Bourg dans la périphérie urbaine genevoise. Elle fait partie des quelque 80 squatters qui investissent les cinq bâtiments les plus anciens que la commune ait préservés de son centre ancien. Elle squatte depuis 5 ans. Elle nous expliqua, un seau de pommes de terre à la main, que durant tout le mois d'août elle ouvrait un petit fast food à prix démocratique, pour les gens du squat et la population environnante intéressée. L'initiative est sienne et, à l'aide d'un autre, ils occupent une bonne partie de leur journée. Elle explique : "On fait ça à côté dans la salle de spectacle du 25 (une des cinq maisons squattées), y font plus de concert pendant tout le mois d'août ; on a le temps en ce moment, alors on en profite ; c'est pas vraiment pour la tune bien qu'en ce moment... Enfin nous, on n’a jamais la dalle et les gens sont contents." Nous avons recensé dans les squats une majorité de minimexés, RMIstes, et chômeurs (50 %). Quelques sans revenus (10%), beaucoup de salariés temporaires (20%) et autant d'étudiants (20%). Il est important de signaler que chaque squatter se situe potentiellement et alternativement dans toutes les catégories. Que le pécule nécessaire estimé pour eux-mêmes, varie en fonction des squatters, de la catégorie dans laquelle ils se trouvent, de leurs aspirations personnelles présentes, à court, à moyen ou à long terme (le squat n'est pas une prison), de l'investissement personnel de chacun d'eux dans la collectivité. Redonnons la parole à notre squatter algérienne : "Le squat pour moi c'est un passage, je sais bien que je vais pas rester là toute ma vie, même si… je veux dire, ça nous dépanne, pour les étudiants, tu vois, ou pour ceux qui travaillent, ça permet de mettre des tunes de côté, parce qu'on paye pas de loyer..." Le rapport au capital de chaque squatter est donc différent et changeant. Le temps qu'un squatter consacre à la vie collective et à la réalisation de son sens, est un temps où il ne peut gagner d'argent ce qui calibre alors forcément ses rentrées pécuniaires ; en retour, il vit d'autant plus par la collectivité. Ce temps consacré au but de la collectivité sera lui aussi changeant. Certaines collectivités de squatters s'organisent bien et deviennent très productives. Les squats que nous avons rencontrés sont presque tous formés en associations (sans but lucratif). Peut-être ne peut-on pas parler de travail s'il n'y a pas salaire, mais la collectivité s'organise et y trouve des avantages directs. L'orientation et les buts qui animent l'association sont de natures diverses. Elle n'engage pas toujours directement l'ensemble de la collectivité de squatters, mais elle est présente dans tous les squats visités. B. L'art de vivre ensemble LA COLLECTIVITÉ : A l'aide de deux témoignages de sans-abri isolés, nous voudrions d'abord démontrer que l'occupation seul est invivable. Nous avons récolté le récit de deux "sans-abri" qui s'expriment à propos d’un logement vide. Le premier commentaire est relaté par Hubert Prolongeau, journaliste parisien, qui pendant quatre mois a tout lâché et a rejoint les sans-abri de sa ville. Un clochard prend la parole : "Et ça, ça fout pas les boules ?" Le geste est rageur, et tout de suite, derrière, se sent l'envie de frapper. Ca, ce sont les gros parpaings qui bouchent la porte et les fenêtres d'un café fermé. Chaque fois qu'il en voit un, Jean-Paul retrouve l'énergie qui lui manque le reste du temps. "Qu'est-ce que ça pourrait bien leur foutre qu'on dorme dedans, tu peux me dire ?" [60] Dans une situation de détresse comme celle d'un homme qui connaît la rue depuis un certain temps, l'interdiction de squatter librement des bâtiments abandonnés révolte cet homme plus fort que tout. La frustration de sa liberté, vécue avec résignation comme une injustice, est ressentie tellement violemment qu'elle en est presque physique. Cette citation montre bien à quel point les facultés d'agir pour lui-même, d'un homme usé par sa vie emplie de solitude et de souffrance peut-être faible. Il trouverait juste de squatter, mais il ne l'envisage pas. Son éthique personnelle l'empêche-t-elle d'user du bien des autres ? A Lyon, nous avons rencontré un jeune sans-abri qui lui, comme beaucoup d'autres, occupe un bâtiment illégalement. Il était pied nu dans la rue quand nous l'avons rencontré. Il nous dit avoir déjà dormi dehors, et depuis quelques mois, il investissait, d'abord seul, puis en couple, un bâtiment vide (accessible par un trou minuscule qu'il dissimulait après chaque passage). Il se plaignait de ces conditions insupportables, toujours être sur ses gardes pour ne pas perdre son seul espace privé, son seul moyen de vivre sa sexualité et sa vie de famille. Il nous quitta en disant "c'est trop dur, on ne tiendra jamais le coup !" Comme nous le comprenons, le squat doit être collectif, s'il veut réellement être le lieu d'une nouvelle socialité. Jean-Paul et le Lyonnais, confrontés aux conditions inhumaines de la vie de sans-abri, envisagent tous deux le squat comme un oasis de liberté, une source d'énergie potentiellement positive mais, seuls, ils ne peuvent rien faire... Pour ne pas réduire cette énergie à une envie de frapper, des jeunes squattent en collectivité et rendent possible un art de vie choisi pour eux. Le squat collectif pouvant parfois, si sa morphologie le permet, réintégrer à sa manière le sans-abri, le squatter individuel ou une collectivité de squatters expulsés. Le squat peut donc être vu comme un moyen de réinsertion marginal, pour des marginaux. La collectivité fonctionne, semble-t-il, comme une micro-société qui, suivant l'intensité de sa cohésion interne, se définit plus ou moins intensément comme " une société dans laquelle chacun peut se mesurer aux autres, gagner leur estime, démontrer sa valeur non plus principalement par son travail professionnalisé et par l'argent gagné mais par une multitude d'activités déployées dans l'espace public publiquement reconnues et valorisées par des voies autres que monétaires." [61] Il est important de souligner que la notion de « collectivité », selon nous, ne doit pas être assimilée à communauté utopique aspirant à un équilibre autogestionnaire. Ce serait plutôt la précarité de ses moyens et l'importance des forces extérieures imprimées sur elle, qui définissent le sens et les buts de la collectivité. Dans cette perspective, nous ne pouvons comprendre cette tendance à un équilibre autogestionnaire que comme un ensemble d'astuces de groupe, de système de débrouille, se basant sur les richesses et le temps de chacun des membres de la collectivité, pour favoriser l'autonomie de tous et parfois développer des actions communes. Nous pensons que la collectivité joue un rôle essentiel pour tous les squatters dans l'élaboration de son art de vivre. Elle permet aux squatters de tous côtés marginalisés de gagner durablement et au quotidien l'estime de l'autre, si essentielle à l'homme.
LE JOINT : Nous l'avons rencontré dans tous les squats visités à travers l'Europe. Certains squats, disposant d'un espace adéquat, produisent parfois leurs propres plantations et partagent leurs récoltes. Ce constat est important dans la mesure où leurs finances sont très limitées. L'utilisation régulière de Marijuana, drogue douce moins nocive que l’alcool, semble avant tout être un moyen de communication, un signe de reconnaissance. "Il existe chez les squatters un besoin d'échanges sociaux intense entre pairs, entre gens qui ont un même mode de vie, une identité de goûts. On va chez un voisin sans but, sans raison, uniquement pour parler, écouter de la musique, être moins seul. Le besoin d'herbe fonctionne alors comme un prétexte, un non-dit, une incommunication pour pouvoir établir une relation." [62] Le joint articule ce nouvel art de vie, mais ne le définit pas. Il exprime avant tout le besoin de relations sociales fortes, le joint pouvant peut-être vu comme l'équivalent du petit coup de rouge, vecteur de convivialité d'autrefois.
LA MUSIQUE : Elle est aussi fort présente dans le squat. Ils en écoutent et en jouent régulièrement. Presque tous les squats visités organisent souvent des concerts (dans la mesure des possibilités du lieu d'occupation). Les genres musicaux du squat sont variés. Il s'agit la plupart du temps de hard-core ou post-punk, reggae, hip-hop, et dj's en tout genre. Il est important de se rendre compte que, pour beaucoup d'entre eux, la musique est plus qu'un passe-temps comme dans les cultures africaine ou sud-américaine. Elle représente un lien communautaire intense. Mais, dans son propre contexte culturel, elle est aussi un moyen d'affirmer une position ou une rébellion politique. Par ailleurs, les squatters dénoncent, entre autres, l'emprise de l'économie sur la musique en recréant un réseau souterrain de diffusion de leur musique, auto-produite, véhiculée par des concerts financièrement démocratiques, et le bouche à oreille.
C. L'art de voyager Le voyage fait partie intégrante des revendications à vivre autrement r |